L’Algérie de l’après pétrole, les enjeux économiques stratégiques
Dr Ahmed BENBITOUR
Septembre 2007-09-16
Introduction :
Qui dit après pétrole, dit une autre Algérie ; qui dit une autre Algérie, doit dire : commençons à penser un PROJET NOUVEAU.
La conférence d’aujourd’hui, se veut le début de réflexion sur un tel projet nouveau.
Pour ce faire, Nous allons traiter de :
- l’Algérie et le Monde, aujourd’hui,
- Le rôle fondamental de l’exploitation des ressources naturelles non renouvelables dans l’économie algérienne,
- Quelles perspectives pour le Projet Nouveau ?
- L’Algérie et le Monde, aujourd’hui :
Nous vivons dans un Monde de plus en plus globalisé qui connaît des transformations très rapides et fondamentales.
Sur les trente (30) dernières années, la communication globale a été révolutionnée par le développement
- des satellites,
- de la fibre optique,
- des technologies sans fils (wireless),
- de l’Internet et du Réseau Mondial World Wild Web (w.w.w.).
Le microprocesseur a permis « une explosion » de la forte capacité de calcul à coût bas.
Il a permis, également, l’augmentation considérable de la capacité d’information qu’un individu peut traiter.
Les progrès technologiques dans l’Informatique et les Télécommunications rendent les frontières nationales perméables.
Alors l’Algérie de 2030 sera très fortement marquée par le Monde de 2030.
Le Monde est caractérisé par :
(i) La démocratisation positive de l’accès au savoir. Le développement économique ne sera plus seulement une affaire de capital physique et humain, mais il reposera aussi sur l’information, l’acquisition des connaissances nouvelles et leur adaptation.
L’enseignement à distance peut aujourd’hui, et encore plus demain, mettre à la portée de millions de personnes, l’éducation de qualité qu’elles n’auraient jamais pu espérer recevoir.
Le coût de trois (3) minutes de téléphone entre New York et Londres est passé de $244,65 en 1930, à 3,32 en 1990 et 36 cents en 1998 pour les ménages et moins pour les entreprises… et la tendance à la baisse des coûts est toujours en cours.
(ii) La place croissante des services dans la création des richesses plus des deux tiers (2/3) de la production de richesses mondiales se font dans les services.
(iii) La globalisation de la production, c'est-à-dire, la fabrication des biens et des services dans des localisations différentes à travers le monde pour tirer avantage des différences nationales dans la qualité et le coût des facteurs de production (travail, énergie, terrain, capital…).
C’est le passage à une économie mondiale plus intégrée et plus interdépendante avec ses opportunités de rattrapage technologique et ses menaces de contagions, comme ce fut le cas au Mexique en 1994-95, dans les pays du Sud-est asiatique en 1997-98, en Russie en 1998, en Argentine en 2001-02.
(iv) La globalisation du commerce et de la finance ; avec, autour de 1200 Milliards US$ de capitaux qui traversent les frontières chaque jour et 1200 Milliards US$ d’investissements directs étrangers chaque année.
Mais à coté de ces opportunités, il y a les menaces :
(i) Le changement climatique et ses conséquences sur l’environnement et la qualité de vie des habitants de toute la planète : riches et pauvres.
(ii) La pénurie annoncée des ressources non renouvelables d’énergie.
(iii) La pénurie annoncée de l’eau.
(iv) Les transformations démographiques différenciées dans le Nord et le Sud de la planète.
Nous pouvons avancer que l’économie mondiale de 2030 sera caractérisée par :
- la très forte perméabilité physique et technologique des frontières nationales,
- la globalisation de la production, du commerce et de la finance,
- la quasi disparition du « Made in ». Il deviendra impertinent de parler de produits américains, japonais, coréens… lorsqu’il y aura une externalisation poussée (sous-traitance) des activités productives à différents offreurs.
- le passage de la production de masse vers la production flexible pour répondre à des marchés segmentés et très volatiles et l’innovation technologique.
Il faut bien considérer qu’il s’agit de changements significatifs. On y fait référence avec des expressions différentes : « l’age de l’information », « l’age de l’Internet », « l’age de l’innovation », « l’age de l’absence de raison », « la Société Post Industrielle », « l’age Post moderne », « la globalisation »…
Mais le message est le même : « ce qui a marché dans le passé ne marchera pas à l’avenir » !
Dans ce monde, l’économie algérienne se caractérise par un fort potentiel de développement, menacé par :
- la vulnérabilité,
- la volatilité,
- la dépendance.
(i) La vulnérabilité qui réside dans la richesse du patrimoine menacée par des évolutions lourdes.
Richesse du patrimoine, parce que l’économie algérienne est :
- Une exportatrice nette de richesse : la Balance Commerciale a enregistré un excédent cumulé de 85 Milliards US$ entre 2003 et 2006.
- Une exportatrice nette de capital financier le niveau de réserves de change atteindra 150 Milliards US$ en 2010 pour une dette extérieure voisine de zéro.
- Une exportatrice nette de capital humain : le nombre de personnels qualifiés algériens travaillant à l’étranger dépasse de loin le nombre de personnels étrangers de même niveau travaillant en Algérie.
Evolutions lourdes :
- La démographie, avec une population dont les effectifs se sont multipliés à plus de trois (3) depuis l’indépendance : de moins de 10 Millions en 1962 à 32,5 Millions en 2004 et 42,5 Millions en 2025.
- Les choix économiques concentrés sur l’exploitation d’une ressource non renouvelable et l’économie de rente basée sur la redistribution et non la production.
- Les problèmes d’aménagement du territoire, notamment, la pénurie d’eau, la dégradation des sols, la diminution du couvert forestier, les montagnes délaissées, le littoral à la recherche de la protection de la biodiversité, la steppe fortement dégradée, les oasis fragilisées.
D’où la question cruciale : comment protéger et mettre en valeur des patrimoines face aux insuffisances chroniques de gestion et de planification, ainsi qu’à la vulnérabilité aux risques naturels et aux évolutions lourdes au niveau national et au niveau mondial ?
(ii) La volatilité :
La fiscalité ordinaire (hors fiscalité pétrolière) ne couvre que le tiers (1/3) des dépenses globales et moins de 60% des dépenses ordinaires. Autrement dit, sans fiscalité pétrolière, il faut totalement supprimer les dépenses d’équipement et réduire de 40% les dépenses de fonctionnement !
Il faut noter que les dépenses budgétaires dépendent très fortement de la fiscalité pétrolière, c'est-à-dire du prix de pétrole et de la parité du dinar.
De même pour les exportations hors hydrocarbures qui ne couvrent que 4% des importations.
D’où l’extrême volatilité de l’économie algérienne à la variation des prix de pétrole définis sur le marché mondial.
(iii) La dépendance :
L’économie algérienne est très fortement dépendante des exportations d’hydrocarbures pour le financement de sa Balance des Paiements et le financement de son Budget.
En effet les recettes d’exportations d’hydrocarbures représentent plus de 98% des recettes d’exportations totales et la fiscalité pétrolière plus de 75% des recettes budgétaires totales.
En plus de la dépendance des hydrocarbures, il y a la dépendance alimentaire, puisque l’économie algérienne importe 100% du sucre et de l’huile qu’elle consomme, 70% des céréales, 60% des produits laitiers et dérivés.
75% des calories consommées sont importées.
Voilà donc une économie vulnérable, volatile et dépendante qui fait face à des évolutions lourdes et des changements fondamentaux dans le Monde.
Voilà donc une économie qui dispose de fortes potentialités de développement dont l’exploitation exige une rigueur sans faille dans la gestion et la planification compte tenu de sa fragilité et le besoin d’une politique de développement durable.
D’où l’intérêt de s’intéresser à l’exploitation d’une ressource naturelle non renouvelable.
- Le rôle fondamental de l’exploitation d’une ressource naturelle non renouvelable que sont les hydrocarbures :
Les hydrocarbures représentent :
- la source principale de devises (plus de 98%),
- une source de recettes budgétaires importante par la fiscalité pétrolière (plus de 75%),
- une source d’énergie pour le fonctionnement de l’économie et pour le confort et le bien-être des populations,
- une source de matière première pour la pétrochimie et l’intégration économique.
Toutes ces implications font du secteur des hydrocarbures, un sujet de débats et de controverses intenses.
Ces controverses portent invariablement sur la question suivante : faut-il garder les hydrocarbures dans le sous-sol pour les générations futures ou bien faut-il les extraire et à partir des recettes en devises de leur vente et de la fiscalité pétrolière assurer un développement économique et social durable ?
La réponse à cette question n’est pas simple. Elle dépend des anticipations faites sur : les prix, les réserves récupérables prouvées, la capacité d’absorption de l’économie, la qualité de la gestion et de la planification, la bonne gouvernance…
Mais il faut bien considérer que chaque quantité de pétrole ou de gaz, exportée, est, au départ, un appauvrissement de la Nation au profit du reste du monde (les acheteurs à l’étranger). Cela signifie en clair, que l’Algérie se sera potentiellement appauvrie de 150 Milliards US$ d’hydrocarbures exportés en 2003-2006.
L’utilisation qui est faite des recettes d’exportations et de la fiscalité pétrolière, devrait, de ce fait, être un investissement sur l’avenir et non une dilapidation d’une ressource non renouvelable et par conséquent, une hypothèque sur les générations futures.
L’Algérie connaît aujourd’hui une aisance financière sans précédent.
L’aisance financière est la résultante de l’augmentation de la production d’hydrocarbures et de l’augmentation des prix du fait de facteurs externes qui échappent aux autorités algériennes.
En ce qui concerne l’augmentation de la production, il faut remarquer qu’à travers le monde, l’industrie pétrolière a été largement en mesure de remplacer par de nouvelles découvertes, la quantité de pétrole extraite, grâce au progrès technologique.
Seulement, le niveau de réserves récupérables dans le futur est un chiffre difficile à estimer avec fiabilité, à cause de la difficulté de prédire les capacités d’investissement, l’avance du savoir et le progrès technologique.
C’est pourquoi les planificateurs travaillent sur le montant des réserves récupérables prouvées.
Dans ce cas, et compte tenu des volumes de production projetés (1,5 à 1,7 millions b/j de pétrole extraits et 85 milliards de m3 de gaz exportés), les réserves de pétrole récupérables prouvées atteindront un plateau élevé entre 2010 et 2020 et commenceront à décliner par la suite; pour le gaz le plateau se situera entre 2015 et 2025 pour commencer à décliner.
La totalité des réserves récupérables prouvées aujourd’hui, sera extraite d’ici 2050.
Il faut bien considérer que les problèmes commenceront bien avant la fin du pétrole, mais dès que le volume des exportations commencera à baisser ;
Alors faut-il programmer cette baisse à l’avance ou bien la subir par la rareté des réserves au sous-sol ?
Les projections donne une vie plus longue pour le gaz d’un coté mais une demande nationale en forte croissance de l’autre. En effet il faut faire face à la demande qui va être générée par les programmes de déssalement de l’eau de mer, du projet industriel, de l’élargissement de la base de population qui va bénéficier du gaz pour son confort et de l’urbanisation.
Autrement dit, indépendamment de questions de prix qu’il ne faut surtout pas négliger avec la pénurie annoncée de pétrole, il faut se préoccuper sérieusement de notre capacité à exporter du gaz dans des volumes conséquents, au-delà des dix à vingt ans prochains.
Compte tenu de tous ces risques, l’aisance financière pourrait n’être qu’un leurre.
- Quelles perspectives pour le Projet Nouveau ?
L’aisance financière, la qualité des potentiels, le progrès technologique dans le monde, l’environnement international, offrent un terrain favorable, pour l’engagement du pays dans une Nouvelle Politique de Développement ouvrant ainsi la voie à une croissance économique forte et durable, l’intégration réussie de l’économie algérienne dans l’économie mondiale, la valorisation et la protection des patrimoines et surtout la paix dans le progrès.
D’où la nécessité de lancer dans le meilleurs délais, un travail lucide et responsable, qui décrit l’Algérie d’aujourd’hui avec, d’un coté, ses atouts et ses opportunités et de l’autre, ses faiblesses et ses dérives.
Ce diagnostic permettra de tracer l’architecture, le mode de conduite et le programme de mise en œuvre d’un Nouveau Projet pour l’Algérie.
Il faut chercher les idées, rassembler le meilleur savoir, la meilleure expertise et les mettre au service d’une stratégie d’anticipation de l’Algérie de 2030.
La présentation de ce soir est un exercice de simulation pour un tel travail.
Il faut profiter de l’aisance financière pour concevoir des programmes à moyen et long termes afin de réduire sensiblement la vulnérabilité, la volatilité et la dépendance de l’économie algérienne.
Mais avant tout, il faut admettre, particulièrement au niveau des premiers responsables du pays que l’Algérie fait face à une crise de confiance.
Ce dont on a besoin dans un tel cas, c’est une forte autorité morale à travers l’ensemble des institutions de l’Etat.
Il faut rétablir la confiance des citoyens dans la capacité de gouverner des premiers responsables.
Notre propos aujourd’hui n’est pas de proposer un programme complet et détaillé mais d’inciter à l’élargissement de la base de réflexion sur de telles questions.
A titre purement indicatif, les lignes directrices d’un premier programme d’urgence, pourraient concerner : la réforme du système éducatif, la réforme du système judiciaire, la stratégie de gestion des ressources en eaux, la restauration de la confiance et de la croyance des citoyens et des opérateurs dans les capacités de l’économie nationale, la restructuration du secteur productif national (industries, agriculture, tourisme, B.T.P.), la mise en place des pôles de développement économique régional, la stratégie d’aménagement du territoire et la lutte contre la dégradation des sols, la réforme du système bancaire et des dépenses publiques, la restructuration de la société nationale SONATRACH.
Il faut de plus, lancer des études sérieuses pour répondre aux questions suivantes :
- Quelle utilisation rationnelle du stock de réserves de change ?
- Quelle planification de l’utilisation des ressources non renouvelables, notamment la place des hydrocarbures dans l’économie algérienne et le passage d’une économie de rente à une économie compétitive, diversifiée, correctement intégrée dans l’économie mondiale ?
- Doit-on continuer à augmenter les exportations d’hydrocarbures pour fournir au reste du monde de l’énergie et les recettes d’exportations sous forme d’accumulation de réserves de change déposées à l’étranger ? Dit plus simplement doit-on continuer à appauvrir le pays pour enrichir le reste du monde ? Y a t il une stratégie pour utiliser ces recettes pour le développement durable du pays, au profit des générations futures ? Les exportations de pétrole et de gaz sont-elles des exportations de marchandises ou sont-elles une arme énergétique ?
- Quelle stratégie de valorisation des sources d’énergie alternatives : le nucléaire, le solaire, l’éolien… ?
- Quel mode de financement de la relance économique, notamment, le passage d’investissements massifs dans les infrastructures vers les investissements importants dans le secteur productif ?
L’Algérie dispose aujourd’hui de compétences nationales fiables, engagées et surtout intègres, pour réaliser de tels travaux et pour conduire de tels changements. Elles sont malheureusement marginalisées.