Pour le dialogue entre scientifiques et mouvements sociaux
Par Claude Henry
Les questions abordées en ce moment en France par l’association Vivagora me semblent importantes pour le dialogue entre scientifiques et mouvements sociaux, tel que le groupe de coordination tente de le proposer avec en ligne de mire la journée D&C à Belem 2009. http://www.vivagora.org/
Elles sont multiples, mais je privilégie celles que je “porte” moi-même plus particulièrement. A travers ce nouveau champ immense ouvert par la perspective des nanotechnologies, dont la compréhension par le citoyen “éclairé”, le citoyen actif dans les “mouvements sociaux”, est encore tout à fait réduite, la question des modalités de la participation “citoyenne” dans la “construction” de l’innovation issue de la science est posée de manière aigüe, justement à cause de ce manque d’image mentale quelque peu formée, pas seulement de ce que sont les nanosciences, mais aussi de ce sur quoi elles peuvent déboucher, tant en termes de produits et services qu’en terme de conception même de capacité de l’humain à intervenir sur la vie et la matière.
En l’absence de représentations suffisamment construites et partagées, les exemples très emblématiques des OGM et de l’amiante sont très présents dans les esprits: quelques puissants financiers (plus encore pour les OGM que pour l’amiante), après avoir estimé la rentabilité possible de découvertes scientifiques, ont réussi à faire mettre au point des “techniques” développées à une échelle suffisamment grande pour que les gouvernements hésitent ensuite à entendre les alertes lancées, en général très tôt, par des scientifiques d’autres disciplines ou d’autres références théoriques ou éthiques, et deviennent sourds pendant plusieurs années, parfois jusqu’à la catastrophe (maintenant avérée sur l’amiante, et à quel coût, humain et matériel...!)
Rappelons aussi que pour les OGM, aucun scientifique sérieux ne conteste l’intéret de la recherche de certains OGM, tels ceux qui ont fait et font avancer la recherche sur les médicaments. Mais les recherches apportant des preuves sur la nocivité sanitaire alimentaires des plantes génétiquement modifiées n’arrivent pas à être diffusées.
Une partie des scientifiques travaillant sur les relations entre amiante et santé au travail a su très tôt les dangers de cette matière pour les travailleurs. Non seulement ils n’ont pas été écoutés, mais ils ont été combattus dans leurs institutions. Cette histoire est maintenant connue. Elle se répète pour les OGM. C’est toute la question des lanceurs d’alerte.
Sur ces phénomènes, un certain “contrôle” citoyen, et donc politique est-il possible, et à quelles conditions?
Ce qu’on pourrait viser, c’est qu’assez tôt, les lanceurs d’alerte puissent être “épaulés” par des mouvements citoyens et sociaux. Et aussi que sur des thèmes nouveaux on puisse aller au delà des utiles “comités d’éthique et de vigilance” pour mettre en oeuvre des processus de “mise au jour des connaissances partagées à usage du plus grand nombre”
En théorie, les premières modalités peuvent être diverses: interpellation, information, consultation, concertation. Qui seront “les diffuseurs d’alertes”, appuyant les lanceurs, et quels seront leur moyens. Comment seront-ils entendus? Comment structurer a minima la Société Civile sur des sujets naissants? Avec quels outils –les conférences de citoyens, les commissions de Débat Public? On doit analyser les intérets et les limites de ces outils.
Au delà des sensibilisations utiles que de telles démarches permettent, quels sont les nouveaux dispositifs collectifs ou institutionnels à envisager pour démocratiser les choix techno-scientifiques? La question est souvent posée avec juste raison lorsqu’ils sont mis en œuvre –c’est le cas majoritaire- par des entreprises privées, mais elles devrait être posée depuis les laboratoires de la Recherche publique; notons que l’appareil français de recherche publique n’est pas du tout organisé pour faire cela –Voir les travaux de Dominique VINCK sur les labos travaillant sur les nanosciences!
En supposant que naissent de premieres “constructions collectives de savoir”, on voit bien que les acteurs industriels et financiers vont se rétracter, ne laisser filtrer aucune information sur leur stratégie scientifique, trop directement et de plus en plus, liée à leur stratégie financière.
Il faut affronter aussi d’autres questions difficiles. Même si de nombreux exemples montrent qu’une expertise citoyenne se développe lorsque des associations “militantes” s’emparent d’un sujet technoscientifique (ce fût le cas dans le passé avec le nucléaire), comment éviter les risques qu’une montée en démocratie de sujets nouveaux conduise à une démocratie d’opinion peu éclairée? Comment faire jouer à plein les “sociétés savantes”, “ les cercles scientifiques” ouverts à tous, introduire la science en train de se faire dans les clubs de réflexion politiques...et syndicaux!
L’exemple récent du GIEC a aussi bien montré que les luttes étaient chaudes, dans le milieu scientifique lui-même –voir aussi, par analogie, l’exemple des chercheurs uruguayens exposé récemment sur la liste “débat” du FSM S&D - entre porteurs de point de vue différents; certains scientifiques ayant pignon sur rue continuent à défendre que l’influence de l’action humaine sur le réchauffement de la planète est un phénomène transitoire...
Autrement dit, comment l’intervention citoyenne peut-elle être significative pour produire des “choix de société techno scientifique” en conscience, le plus dégagés possible des intérêts de chapelles scientifiques et des stratégies d’investissements?