Pourquoi un « collectif femmes du printemps noir » ?
Le collectif de femmes du printemps noir a été créé au lendemain des événements tragiques qu'a connus la Kabylie en avril 2001 pour dénoncer l'assassinat de jeunes manifestant pacifiques par des gendarmes.
L'organisation de la société autour des comités de villages et des quartiers, composés exclusivement d'hommes, nous a fait réagir en tant que femmes militantes, pour faire entendre notre voix de femmes révoltées devant une telle injustice et accompagner le mouvement citoyen par l'adhésion aux revendications inscrites dans la plate- forme d'El Kseur.
Et depuis 2001, à travers les différentes activités et manifestations aux côtés du mouvement citoyen pour l'aboutissement de ces revendications.
La femme a joué un rôle mineur dans le mouvement citoyen. A quoi cela est dû d'après vous ?
Vous ne pensez pas que le mouvement citoyen aurait pu faire des efforts dans ce sens ?
Le rôle mineur est votre appréciation de la chose.
Pour moi la femme a joué un grand rôle, le premier appel à une grande action de dénonciation de la tragédie qui se déroulait en Kabylie, a été fait par les femmes le 13 mai 2001, et une grandiose marche s'en est suivie le 24 mai 2001, où plus de 50 000 femmes ont marché à Tizi Ouzou et ont exprimé leur révolte et indignation devant la répression des jeunes manifestants kabyles par les hordes de la gendarmerie, institution de l'Etat.
D'autres actions ont été organisées même dans les moments les plus difficiles, où plusieurs arrestations ont été opérées parmi les délégués du mouvement citoyen, d'autres pourchassés et contraints à la clandestinité , nous avons pu rester sur le terrain et organiser des actions de soutien, dont la marche des femmes qui a été réprimée le 6 mai 2002, où plusieurs femmes ont été blessées.
Maintenant, concernant la participation des femmes en tant que déléguées, vous savez aussi bien que moi que la structure de comité de village autour de laquelle s'est organisée chaque localité, est ce qu'elle est depuis son existence.
Elle s'organise de la sorte chaque fois qu'il y a une grande menace, et ce cadre d'organisation a pu déjouer et l'administration coloniale et la bureaucratie de l'administration de l'Algérie indépendante, surtout durant le règne du parti unique.
Cette organisation obéit aux rapports sociaux existants dans les sociétés patriarcales, régies par la domination de l'homme sur la femme où particulièrement l'espace public est réservé exclusivement aux hommes, alors que dirat- on des affaires politiques ?
Autre chose, pour moi en tant que militante, je pense que c'est inconcevable de mettre sur le tapis la question femme/homme, au moment où nous ramassions les corps de jeunes fauchés par des balles assassines du pouvoir, mettezvous à la place de la maman, de la fille, de la soeur ou de l'épouse d'une victime, est - ce que c'est ce discours qu'elle veut entendre ?
C'est-à-dire que pour nous, les femmes qui se sont engagées, la question était claire : il y a eu injustice, il fallait réagir.
Toutefois, c'était dur, je le reconnais.
Aujourd'hui encore, par moments, il m'arrive de revenir en arrière pour voir toutes les intimidations gratuites que nous subissions de la part de certains militants zélés, qui n'étaient pas forcément contre la présence des femmes mais contre nous en tant que personnes.
En fait, c'était une histoire de leadership, rien de plus.
Quant à votre question concernant les efforts qu'aurait pu faire le mouvement citoyen dans le sens de l'intégration des femmes, je réponds que beaucoup d'efforts ont été faits dans ce sens, notamment, après l'explicitation de la plate -forme d'El Kseur, c'est-à-dire, dans les textes de revendication et après le conclave d'Ath Djennad en août 2003, où dans les textes organisationnels est inscrit que les femmes peuvent prendre part et y participer notamment lors des conclaves mêmes n'étant pas déléguées par leurs villages.
La question cruciale, pourquoi les femmes ne se bousculaient pas pour y participer ?
Je vous répondrai que ce n'est qu'une question de mentalités et de pratiques sociales.
De part mon expérience personnelle, moi qui ai pris part à la majorité des conclaves, je n'ai jamais été inquiétée ni refoulée.
Quand on invitait d'autres femmes à venir y assister, leurs réponses étaient toujours liées à la peur des représailles de leur entourage.
D'ailleurs, l'une des réponses qui nous a marquées a été : « je n'ai pas peur d'affronter les gendarmes dehors, autant que j'ai peur de ceux de la maison ».
Elle nous venait d'une femme cadre qui venait souvent aux actions que nous avons menées.
Aujourd'hui encore, est -ce que vous voyez que les femmes se bousculent pour prendre part aux manifestations politiques, chez les partis politiques, sur les listes électorales, dans les associations ?
Tout cela pour vous dire que s'il y a des efforts à faire, ce sera ceux de toute la société, particulièrement de cette frange qui se revendique démocrate, en Kabylie particulièrement.
Le Mouvement citoyen semble être en perte de terrain.
Quelles en sont les raisons d'après vous ?
Je vous donnerai une définition du mouvement citoyen que je connais : le mouvement citoyen, c'est vous, c'est moi et c'est tous ceux qui ont porté haut les revendications démocratiques inscrites sur la plate-forme d'El Kseur, et qui est fait d'une grande mobilisation, de résistance à la répression, d'endurance qui ont abouti à une partie de la mise en oeuvre de ces revendications et encore d'autres combats.
Pour le reste, la construction de l'Etat de droit est un combat de longue haleine et de sacrifices de générations.
Comment analysez-vous les raisons qui ont amené la révolte de 2001 ?
En 2001, la provocation faite par des forces occultes du pouvoir, la veille de la commémoration du printemps 80, son ampleur, notamment l'exécution publique de jeunes manifestants, était l'une des principales raisons qui ont amené la révolte de 2001, conjuguée à cela le silence et l'absence de l'Etat qui a entretenu sciemment le pourrissement de la situation, du fait qu'elle n'a pas réagi notamment par des mesures d'urgence pour l'arrêt de l'effusion du sang.
Quelles sont ses incidences sur la conscience ?
Pour la mienne, je dors tranquillement tous les jours, pour moi j'ai fait mon devoir et je continue à le faire notamment par la revendication du jugement des assassins, et je dis si par malheur une telle situation se répéte dans l'avenir, je sais que je sortirai dans la rue.
Que pensez- vous de ceux qui disent que le Mouvement démocratique algérien a raté l'occasion de 2002 pour « décoller » ?
Pour le mouvement démocratique algérien, je vous assure qu'il ne décollera jamais tant que les luttes de leadership continuent à prendre le pas sur les idéaux démocratiques, et aussi tant qu'une majorité obéit bien à l'histoire de l'âne et la carotte, c'està- dire, chaque fois que le pouvoir, qui a tant de moyens pour corrompre, trouve toujours au sein des démocrates quelqu'un qui lui répondra présent quand il a besoin d'alibi.
Avec le recul, pensez -vous que le mouvement citoyen a commis des erreurs ?
Si oui, lesquelles ?
De par le monde, il n'y a pas eu de révolution qui s'est déroulée suivant un schéma qui obéit à une science exacte, et aussi, il n'y a que ceux qui travaillent qui peuvent faire des erreurs.
Maintenant, à chacun son bilan, le mien est positif, le combat continue, et ulac smah ulac.
Propos recueillis par
Merhab Mahiout