A vous de voir Madame la Juge !
Par Mohamed Benchicou
Le procureur Abdelli achevait, la nuit dernière, son réquisitoire en même temps que se terminait la cérémonie des oscars : le cinéma s'octroyait à Blida, comme à Los Angeles, ses bons points et ses désillusions. En même temps qu'elle ratait la palme du meilleur film étranger, l'Algérie ratait aussi, comme prévu, son premier procès politico-financier. Trop tôt pour la vérité.
La cour de Blida, dans un formidable scénario, a habilement évité que le procès Khalifa ne soit celui du système politique, alors qu'il ne devait être que cela. On a tout appris des vertus thermales du centre de thalassothérapie de Sidi-Fredj mais rien de la sordide connivence qui liait un pouvoir corrompu à un homme d'affaires pervertisseur. Quelques directeurs d'agence et une dizaine de seconds couteaux vont passer de longues années en prison. D'autres vont y mourir. Les vrais parrains politiques de l'escroquerie, révélés pourtant par le procès, seront, eux, épargnés de la bourrasque. Les Algériens ne sauront rien de l'affaire Khalifa, c'est-à-dire de cette conjuration mafieuse entre le Palais et l'argent. C'est au procès de cette coterie qu'ils voulaient assister. C'est à ce procès qu'ils n'ont pas eu droit. Pour déboucher sur cette arlequinade judiciaire, la cour de Blida a usé, dans une magnifique prestation de jésuitisme, de subterfuges parfois subtils, d'autres fois grossiers, mais toujours triomphants : la flagornerie, la dépolitisation du procès et l'émotion populiste. Passons sur cette vulgaire cajolerie qui se résumait, pour le ministère public, à flatter la presse «pour le travail qu'elle a fait». Dans la bouche du procureur cela prenait plutôt l'accent d'éloges à la presse «pour le travail qu'elle n'a pas fait». Sur cette finasserie qui fait passer les journalistes pour les complices d'une pantalonnade judiciaire et la justice algérienne pour la gardienne de la morale, nous reviendrons dans notre chronique de jeudi. Reste l'adroite dépolitisation du procès Khalifa. On a entendu la présidente supplier à voix haute les accusés de ne «pas politiser l'affaire », ce qui condamnait déjà un scandale politico-financier à être jugé comme un simple larcin de pickpockets ! La justice algérienne a de nombreuses fois prouvé ses aptitudes à la prestidigitation mais dans le cas de Blida, elle a réussi l'exploit : éviter que le procès Khalifa ne débouche sur le procès du système. La dépolitisation du procès a permis de «déconstruire» en quelque sorte les mécanismes de la complicité entre le pouvoir politique et l'argent de Moumen. On évite, par exemple, de dévoiler l'arrangement conclu entre le régime et Khalifa autour de la chaîne de télévision KTV : en échange d'une certaine permissivité sur ses transactions financières, l'homme d'affaires avait abandonné aux décideurs algériens l'antenne d'Alger de la chaîne afin d'en faire un outil pour «la réélection de Bouteflika». C'est en application de ce deal que la ministre Khalida Toumi s'était autorisée à désigner Mme Hajilani à la tête de KTV Alger et que les journalistes, très proches du pouvoir, qui y officiaient étaient recrutés par des officines publiques mais payés par Khalifa. D'où le pathétique étonnement de la présidente de la cour de Blida devant les révélations de Mme Hajilani : «Comment pouviez-vous travailler à la fois au ministère de Culture et chez Khalifa ?» Ah, mais c'est que, Madame la Présidente, tout le sortilège du compérage entre l'argent et le pouvoir était là, sous vos yeux, et vous l'avez balayé d'un revers de la main. Pourtant, convoquer Khalida Toumi aurait été à la fois aussi ludique que les révélations sur les cartes de thalassothérapie mais en plus, beaucoup plus instructif sur la collusion entre le Palais et l'argent. Mais comme il ne fallait pas «politiser »... Oui, surtout protéger le Palais de l'outrage. La dépolitisation du procès a ainsi évité de mettre un nom sur les puissants receleurs de l'ombre, tous hauts dignitaires du régime. Citer un personnage compromettant vous exposait immédiatement à la remontrance un peu désabusée mais ferme de la présidente : «Je vous en prie, ne politisez pas l'affaire.» Comment résister à une supplication formulée avec autant de gentillesse ? Et c'est ainsi que si on a appris, lors du procès, que l'appartement parisien du Faubourg Saint-Honoré offert par Moumen Khalifa à un notable du régime a été récupéré, revendu et l'argent rapatrié, on ne sait toujours rien dudit notable. Chut ! Chercher à le savoir ferait de vous un intrigant qui veut «politiser l'affaire». Et puis, pourquoi cette malsaine manie à vouloir impliquer de hauts responsables quand vous avez un choix royal de boucs émissaires avec des noms bien de chez nous : Akli, Hakim, Méziane, Djamel ? Qu'est-ce que dix ans de prison pour ces hommes insignifiants quand leur pénitence servirait à sauver l'honneur du Roi et du système tout entier ? C'est à cette mission majeure, sauver l'honneur du système, qu'a semblé obéir le fidèle Abdelmadjid Sidi Saïd en concédant son fameux «j'assume !» qui sonne comme le cri du brave soldat Shvek à l'heure du hara-kiri. L'aveu, dans la bouche du secrétaire général de l'UGTA, a eu l'avantage salutaire de réduire une grosse machination d'Etat, conduite en parfaite intelligence entre les dirigeants algériens et le milliardaire Khalifa, en une simple erreur de gestion dont Sidi Saïd revendique courageusement la paternité. Plutôt faire retomber l'opprobre sur le leader syndicaliste, qui pourra toujours arguer de n'avoir jamais été un parangon de la gestion, que de laisser croire que les fonds des caisses sociales ont été déposés chez El Khalifa Bank, sinon sur ordre du Palais, du moins avec son consentement. Sidi Saïd a été «sacrifié» avec son consentement, ce qui a provoqué la colère de Louisa Hanoune toujours prompte sur les mots et qui n'a pas hésité à parler de «complot contre l'UGTA». Entendons par là qu'à ses yeux Sidi Saïd n'est pas plus coquin que d'autres pour servir si tristement de fusible. Elle n'a pas tort. Abdelmadjid Sidi Saïd n'avait fait que suivre l'air du temps : pourquoi craindre de confier les milliards des caisses sociales à El Khalifa Bank puisque Moumen avait ses entrées au Palais et que les gens du royaume ne répugnaient pas à profiter de ses largesses ? C'est la complicité entre le Palais et l'argent qui a encouragé le secrétaire général de l'UGTA à oser faire ces dépôts faramineux. Une complicité que le procès de Blida a rendu invisible en nous en cachant tous les indices : le nom du joyeux propriétaire de l'appartement parisien du Faubourg Saint-Honoré, celui de ces deux hauts responsables d'El-Mouradia subitement devenus ambassadeurs, le marché conclu entre le pouvoir et Moumen autour de KTV... Mais on peut se fier à la parole du procureur Abdelli : d'autres procès sont programmés pour juger ces gros poissons. On pourra y aller en Fatia ou en prenant le métro d'Alger. Que restait-il alors à la cour de Blida ? Jouer sur l'émotion populiste. Condamner les individus qui ont «bradé l'argent des pauvres déposants », brocarder ces chefs d'agence qui ont «joué avec les sous des retraités ». Vingt ans de prison. Allez-vous laisser faire cette parodie digne oscars du cinéma ? A vous de voir Madame la Présidente !
M. B.