Editorial – Sommaire du Bulletin 27
Kamel Badaoui
Une interrogation fondamentale au seuil du premier mai 2006 : Pourquoi le capitalisme est et sera de plus en plus violent ?
Ait Amara Hamid
Avec la montée des revendications salariales, la question fondamentale de la répartition des revenus se trouve désormais au centre du conflit social.
Sadek Hadjerès
Faisons donc les comptes sérieusement, hors des visées propagandistes, avant d’accuser les travailleurs et les salariés d’être des freins à la productivité sociale. L’Etat algérien vache à lait ? Oui, c’est terriblement et malheureusement vrai. Mais qui pompe à grandes goulées le lait de la vache ? Les travailleurs, les chômeurs sous alimentés et en panne de logement et de soins de santé, ou bien les catégories et les castes devenues malades d’embonpoint, de surconsommations et de trafics en tout genre ?
Gilles Manceron
Le poids du passé
Un texte de 1994 toujours d’actualité…
Si l’engrenage de violence qui sévit en Algérie suscite une légitime indignation, on aurait tort de considérer, depuis la France, ce phénomène comme complètement étranger à la page d’histoire commune que nous avons partagée avec ce pays, et, plus encore, de rechercher dans la crise actuelle
des raisons de justifier rétrospectivement une politique passée catastrophique
Pourquoi le capitalisme est et sera de plus en plus violent ?
Par Kamel Badaoui
Dans notre pays, et à l’instar de ce qui se passe dans la plupart des pays où domine l’idéologie néo-libérale, les mouvements sociaux et politiques de défense et de résistance se multiplient, se développent, et s’étendent aux diverses catégories de travailleurs et régions du pays. Les victoires ne sont pas absentes, sans être toujours au rendez-vous. Une des raisons majeures en est que la direction de l’UGTA a abandonné le combat syndical de classe et de masse, pour se spécialiser dans la « cocufication » des travailleurs. D’ailleurs, nombres des luttes des travailleurs se sont menées en dehors du cadre de l’UGTA, et, parfois même contre l’UGTA : des syndicats sont nés et gagnent en représentativité. Si l’unité syndicale reste nécessaire pour les combats à moyen et long terme, on peut observer un progrès qualitatif dans le mouvement social et syndical : la conscience grandit que, pour être victorieuses, les luttes doivent converger pour présenter un front syndical et politique tout à la fois indépendant des forces pro – libérales et réformistes, et puissant pour affronter leur réaction. Certes, la lutte paie toujours, tôt ou tard. Mais, à l’expérience, il sera de plus en plus difficile de remporter des succès durables dans des luttes locales. Une résistance efficace exige d’être en rapport avec la violence économique et politique déployée par les forces qui, par intérêt de classe, agissent pour ancrer et pérenniser le système capitaliste dans notre pays et au niveau international. Aussi importe-t-il d’analyser, de façon matérialiste, les conditions objectives qui contraignent les forces du capital à être toujours plus violentes vis-à-vis des forces du travail.
Dans notre pays, le capitalisme avance à grands pas. Et alors, ne cessent de répéter les mégaphones des possédants et les réformistes (les travailleurs n’ont pas encore leurs médias) : ce capitalisme ne connaît-il pas une nouvelle jeunesse ? D’autant plus vigoureuse que la défaite du camp socialiste, les défaites successives des classes ouvrières dans les pays capitalistes et des révolutions nationales démocratiques des ex-pays coloniaux ont autorisé une extension géographique du capitalisme.
Il faut d’abord relever que chaque pas du capitalisme en Algérie confirme que ce capitalisme ne pourra être que dépendant et dominé par les capitalismes développés. Ce sont ces derniers qui dictent les décisions majeures en termes de division du travail économique. Par exemple : rien de national et de populaire ne préside à l’orientation du secteur des hydrocarbures ; l’essentiel des forces humaines et matérielles du secteur est tourné vers les exportations pour satisfaire les intérêts et besoins du « marché international » (c’est-à-dire, en priorité, les classes possédantes des pays capitalistes développés).
Surtout, on observe que cette offensive capitaliste, appelée « mondialisation », n’est pas le signe d’un meilleur fonctionnement du système capitaliste. Au contraire, ce système est plutôt plongé dans une sorte d’agonie (à l’échelle historique) :
· Aux Etats-Unis, principal centre de l’impérialisme mondial, la guerre au plan extérieur et l’emprisonnement au plan intérieur, la peur et l’insécurité, le travail en intérim sont devenus des moyens centraux de gestion des peuples des pays dominés économiquement et des masses populaires.
· Dans les pays capitalistes, y compris quand ils sont gouvernés par des forces politiques sociales démocrates, sont menées des politiques de casse des droits sociaux et d’aggravation de l’exploitation des travailleurs : chômage endémique et en augmentation, l’exploitation et la précarisation généralisées. En France, les forces du capital, avec le CNE (Contrat Nouvelle Embauche dans les petites entreprises, pour le moment) et le CPE (Contrat de Première Embauche pour les jeunes de moins de 26 ans) ne visent pas moins l’enterrement du contrat à durée indéterminée.
· Au plan politique et idéologique, tout ce qui peut alimenter une alternative est criminalisée : luttes syndicales de classe et de contestation de la mondialisation capitaliste (notamment dans les pays dominés), mouvements de libération nationale (notamment en Palestine occupée et en Irak), communisme (dans les pays capitalistes développés, cf. la toute récente résolution européenne Göran Lindblad d’interdiction des partis communistes), …
· Au plan économique et financier, les krachs financiers et boursiers se succèdent, la croissance économique recule, les périodes de reprise économique se raccourcissent et les périodes de stagnation économique s’allongent, la famine et la pauvreté sont devenues récurrentes dans les pays dominés.
A chaque chute, le système ne se relève qu’à moitié et pour rechuter de nouveau ! S’accumulent ainsi les preuves de l’incapacité historique du capitalisme à satisfaire les besoins actuels et futurs de l’humanité : son rôle historique (progressiste) semble épuisé. Pour autant, les dirigeants capitalistes (via leurs Etats, les directions des monopoles et leurs principales officines FMI, Banque Mondiale, OMC) ne restent pas immobiles : en position d’alerte quand leurs profits sont en baisse ou en danger, ils ont engagé un vaste mouvement de restructuration des économies et de la division internationale du travail pour relancer le cycle de l’accumulation capitaliste, pour pérenniser l’appropriation privée d’une richesse de plus en plus socialisée :
· pillage et recolonisation des peuples du « Tiers Monde » et des anciens pays socialistes où le capital - au moyen de forces armées, de plans FMI appliqués par des forces politiques locales alliées - y suce le sang ouvrier local et y puise les matières premières à vils prix
· dans les pays capitalistes développés : destruction de forces productives en excès par rapport aux profits escomptés (casse d’usines, renforcement massif de l’armée de réserve des chômeurs), privatisations des profits et socialisation des pertes par la récupération d’activités économiques bâties avec le travail et les contributions des salariés (gros investissements des grandes entreprises nationales réalisés grâce aux recettes de paiement des factures des usagers), mise en concurrence des salariés du « Nord » et du « Sud » par la délocalisation de la production, par le maintien d’un chômage massif et le recours à l’exploitation des travailleurs immigrés obligés de quitter leurs pays mis à sac par les politiques locales d’ajustement des économies nationales au « marché international » (la demande des classes riches des pays dominants), par l’aggravation des conditions de travail et paupérisation des masses populaires.
Pour surmonter la crise, les forces dirigeantes du capital agissent sur ses symptômes en actionnant divers leviers : réajustement des disproportions entre offre et demande (surproduction ou sous-consommation de la masse des salariés, excèdent ou déficit de crédit et de monnaie). Fréquemment, la crise se présente comme une crise financière ou monétaire, alors que la cause essentielle est ailleurs : la propriété privée des moyens de production. Il est facile d’observer que, dans tout ce qui a été essayé pour endiguer la crise, la propriété privée des moyens de production, fondement du système capitaliste, a toujours été soigneusement préservée. Cette propriété privée des moyens de production (acquise au bout d’un long processus), et les contraintes de concurrence féroce entre les capitalistes (mort des plus faibles et renforcement des plus forts), font que le but de la production capitaliste (outre qu’elle permet de satisfaire la consommation de leur classe et des couches moyennes) devient le profit maximal et non la satisfaction des besoins de la masse des humains.
La recherche du profit maximal conduit les capitalistes à augmenter sans cesse la production à vendre tout en réduisant au maximum les coûts de production, et principalement les salaires. Cette double action imprime une tendance historique à la hausse de la productivité de la force de travail : le rapport (Cc/Cv), capital constant au capital variable Cv (force de travail), augmente du fait de la modernisation des techniques de production.
Conséquence : en tendance historique, le taux de profit - rapport de la plus-value Pv au capital total engagé Cc+Cv - évolue à la baisse.
La baisse tendancielle du taux de profit est en elle-même une alarme du système que les luttes ouvrières, quand elles sont de classe et de masse, accentuent. Il reste que, tant que cette baisse n’est pas trop forte pour interdire toute nouvelle accumulation, elle n’implique pas forcément une baisse de la masse des profits : un taux de profit de 5% sur une production de 100 rapporte 5, tandis qu’un taux moindre de 1% sur une production plus importante de 1000 font 10. Précisément, pour contrecarrer la baisse (tendancielle) du taux de profit, les capitalistes tentent d’augmenter la masse des profits, par l’augmentation de la production, c’est-à-dire, en définitive, l’augmentation de l’exploitation de la force de travail (mesurée par le rapport entre plus-value ou travail non payé et capital variable ou travail payé).
Les moyens utilisés par les capitalistes pour augmenter le taux d’exploitation Pv/Cv
· Plus-value absolue : c’est l’accroissement direct de la plus-value Pv par l’allongement de la durée et de la période de travail (sans hausse de salaires), par l’intensification du travail et un élargissement du prolétariat (extension de la salarisation). L’exploitation éhontée des colonies en est une forme. Il en résulte une misère grandissante de la classe ouvrière et des peuples des pays dominés.
· Plus-value relative : c’est l’augmentation de la productivité des salariés par des évolutions et innovations technologiques, avec baisse relative du pouvoir d’achat des salaires puisque les gains de productivité sont en grande partie accaparés par les capitalistes (il y a eu des périodes de hausse du pouvoir d’achat des salaires, mais avec aggravation de l’exploitation capitaliste, comme durant les « Trente Glorieuses »).
· Plus value extra : elle correspond à une augmentation de la productivité du travail du fait d’une avance technologique chez un groupe capitaliste en particulier, ou dans une branche économique précise. Un avantage temporaire, car, la nouvelle technique finit par se diffuser à l’ensemble des concurrents (non éliminés)
Ces moyens d’augmentation du taux de profit ont été utilisés à des périodes différentes du développement du capitalisme, en fonction des résistances ouvrières et populaires, ainsi que du développement historique des techniques : d’abord la plus-value absolue aux premières phases du capitalisme concurrentiel (technique encore peu développée) ; puis, la plus-value extra et la plus-value relative dans les phases suivantes, du capitalisme monopoliste (le « machinisme » permet une hausse rapide de la productivité du travail).
Aujourd’hui, à l’époque du stade impérialiste du capitalisme, une caractéristique majeure de la crise est la disproportion phénoménale entre le niveau de développement des forces productives et de la production d’une part, et d’autre part, la réduction des possibilités de vente ou de consommation de masse de cette richesse. Alors même que les besoins (souvent de base) de milliards d’humains ne sont pas satisfaits.
Marx avait déjà fourni une explication dans Le Capital : « la production stagne non pas quand la satisfaction des besoins l’impose, mais là où la production et la réalisation du profit commandent cette stagnation ».
Il s’ensuit (au bout d’un long processus) un excès gigantesque de capital - sous forme d’argent, de marchandises, de machines, d’usines - alors que les possibilités de valorisation en profit se rétrécissent. Il n’y pas seulement baisse du taux de profit, mais stagnation de la masse des profits. Pour éviter la dévalorisation, cet argent est « contraint de s’engager dans la voie de l’aventure : spéculation, gonflement abusif du crédit, bluff sur les actions, crises » (Marx, Le Capital).
L’acuité et la quasi-permanence de la crise obligent les forces les plus puissantes du capital à relancer la valorisation du capital (en excédent) par des moyens de plus en plus violents dont l’effet est d’accroître la plus-value comme au tout début du capitalisme :
· Dans les pays du capital : destruction des capitaux en excès, et en premier, les capitaux les plus faibles (à la productivité inférieure à la productivité moyenne), renforcement des positions de monopoles (rachat et fusion d’entreprises entre concurrents), fermeture d’usines, chômage massif, intensification du travail, allongement de la durée du travail, allongement de la période de travail, flexibilité du travail, précarisation accrue du travail
· Dans les pays dominés : vol de matières premières (par recolonisation armée), dumping du commerce international, détérioration des termes de l’échange, mise en esclavage salarial des peuples des pays dominés (via FMI, Banque Mondiale et OMC), imposition de la division capitaliste du travail (produire pour les besoins des classes bourgeoises des pays riches, pour rembourser la dette extérieure et non pour satisfaire les besoins des populations locales)
L’Etat dans les pays des monopoles devient un acteur de premier plan, notamment au moment de la crise, pour le sauvetage du capital en crise et son redéploiement : accroissement du crédit et de la dette publique (au profit des capitalistes et remboursée par les travailleurs), mise à disposition des forces de répression (police et armée) pour la protection des monopoles et leurs patrons, hyperinflation de la dette extérieure des pays dominés, subventions aux monopoles (sauvetage de capitaux en difficulté, baisse d’impôts des riches, formation et mise à disposition de la main d’œuvre pour la patronat, relais patronal pour la législation du travail, gestion sociale des victimes du capital (indemnisation des chômeurs, …).
Cette violence économique de la classe du capital nécessite une violence armée, policière et politique inouïe. Les compromis de type keynésien entre le capital et le travail (« plus de profits, un peu de pouvoir d’achat des salariés, contre une exploitation plus élevée », comme à l’époque des « Trente Glorieuses » et du Fordisme) deviennent de moins en moins possibles. Le parlementarisme et l’électoralisme bourgeois eux-mêmes sont de moins de moins respectés.
Ainsi se dessine plus clairement l’alternative : prolongation du chaos capitaliste, éventuellement au moyen d’une gestion réformiste par la social-démocratie, ou révolution et libération des forces du travail pour la construction d’un avenir conforme aux aspirations des producteurs de richesses. La riposte adéquate à cette guerre totale nécessite que la classe du travail ait son propre parti. Elle nécessite que les forces nouvelles du mouvement syndical en pleine reconstruction n’éludent pas les dimensions politiques et idéologiques des luttes.
LA PART DES SALARiES
Par Hamid Ait Amara
Avec la montée des revendication salariales, la question fondamentale de la répartition des revenus se trouve désormais au centre du conflit social.
A la question du pouvoir d’achat, du mode de fixation des salaires, s’ajoute celle, plus large, posée par l’existence des fortes inégalités de revenus, aisément observables par les éléments du train de vie des différents groupes sociaux. Les salariés réclament une juste part des richesses par le travail.
L’Etat est doublement interpellé, en tant que premier employeur, avec 1.400.000 fonctionnaires d’une part, et, d’autre part, en tant qu’arbitre du système de répartition des revenus. Se trouve ainsi posée, subsidiairement, la question de la nature sociale de l’Etat et celle des intérêts dont il est porteur.
1 – LE PARTAGE DE LA VALEUR AJOUTEE
On désigne par le terme de valeur ajoutée la mesure de la richesse produite par une économie ; valeur de ce qui est produit, diminué de la valeur de ce qui a été utilisé dans le processus de production.
La somme des valeurs ajoutées constitue le produit intérieur brut, le PIB. La comptabilité nationale distingue dans la VA, la part des salariés (la masse sal et celle des non salariés qui apparaît dans la rubrique excédent brut d’exploitation
VA = salaires+excédents bruts d’exploitation)
Le RBE est à la fois le résultat d’une activité et la rémunération d’un capital. On peut également écrire : VA = salaires + profits. Les néoclassiques entendent par profit, la différence entre les recettes et les dépenses qui rémunère le travail et le capital.
Le PIB est le résultat de l’activité de différents groupes sociaux. L’ONS classe la population occupée, exerçant une activité, en trois grands groupes : la salariés, le groupe le plus nombreux, 4.687.000 personnes (59,5%), dont un tiers de précaires salariés non permanents, les non salariés constitués par les employeurs, les indépendants du commerce, de l’industrie et de l’agriculture, 2.472.000 (31,7%) dont 733.000 exploitants agricoles, enfin les groupe des aides familiaux, 640.000 (8.2%) au deux tiers ruraux et un tiers, urbain.
La question sociale moderne est contenue dans la partage de la VA entre les salariés et les non salariés, entre le travail et le capital.
La répartition entre capital et travail ne peut être arbitraire, livrée à la brutalité des rapports de force. Ricardo, père fondateur de l’école classique d’économie politique pouvait écrire « que dans tous les pays et dans tous les temps, les profits dépendent de *la qualité de travail nécessaire pour fournir les denrées de première nécessité aux ouvriers. *Il faut à la fois, dans des proportions optimales, sociales et économiques, reconstituer le capital et le travail à la fois dans sa capacité physique et dans ses qualifications.
Dans les pays capitalistes développés le rapport de répartition capital/travail est à peu près stable depuis la fin des années 1980, 30 à 35% pur le capital et 60 à 65% pour le travail.
Chez nus, selon les données disponibles (ONS) la part de la masse salariale a atteint son point le plus bas en 2004, avec 20.4%, en recul de 4.2 points par rapport à 1992, 28.6%.
En Tunisie, la masse salariale globale a augmenté de 7.8% en 2004, pour atteindre 37% du PIB / 37.4% en 2003, une différence très importante avec la part de la masse salariale en Algérie, de 16.6% du PIB. Le taux de salarisation en Tunisie est de 61% et la population active de 3.3 millions de personnes en 2004.
Le partage de la VA dépend du rapport de forces, du pouvoir des syndicats, de la situation générale de l’emploi. On observe depuis les années 1980, une diminution de la part de la rémunération du travail dans la valeur de la production. En France, par exemple, la masse salariale a atteint son point le plus bas en 2000, avec 59.1%, aux USA en 2001, avec 47.2%, taux le plus bas depuis 1929.
2. LE MODE DE FIXATION DES SALAIRES
Historiquement et après de longues luttes sociales, le mode de fixation des salaire s’est établi à partir de l’évaluation des besoins humains et familiaux. C’est sur cette base que les syndicats fondent leurs revendications. Le SMIG, le salaire minimum garanti, est devenu dans la majorité des pays, ce minimum qui, dans des conditions sociales données, doit couvrir les besoins du salarié et de sa famille. Il est admis aujourd’hui que le SMIG doit couvrir les besoins alimentaires, le logement, l’habillement et l’accès à un ensemble de services fournis généralement par la collectivité :santé, transports, éducation,électricité, eau potable. Naturellement, ce minimum est ajusté au niveau du développement économique du pays, à la richesse créée par habitant (le PIB).
Chez nus le SMIG est à 10.000 da, 100 euros environ. Il est de 224 DT en Tunisie (150 euros) et de 2.000 DH au Maroc (200 euros), dans l’ordre inverse des PIB, puisque le PIB par habitant est de 3.000 dollars en Algérie, 2.600 dollars en Tunisie et 2.000 dollars au Maroc (2005).
Cette différence n’est pas due, comme l’affirment certains, à un pouvoir d’achat, plus élevé, du dinar algérien. Le pouvoir d’achat de la monnaies, le PPA, exprimé en euro est sensiblement le même pour les trois pays (Rapport du PNUD. 2005). En d’autres termes, le SMIG marocain, en pouvoir d’achat, est bien le double du SMIG algérien !
A l’évidence, les 10.000 da ne couvrent pas les besoins vitaux du travailleur et de sa famille. Une étude de l’UGTA du budget d’une famille de 7 personnes, taille moyenne de l’unité domestique algérienne, chiffre ce minimum à 24.790 da, 240 euros(16.6% de plus que le SMIG au Maroc). La famille UGTA est de type traditionnel :l’épouse est femmes au foyer et le nombre d’enfants par ménage est élevé. La charge par salarié est très lourde : un salaire pour 7 personnes. Cependant, une fraction de plus en plus large, s’oriente vers le modèle de la famille conjugale à double actif. Les deux conjoints travaillent et le nombre d’enfants est réduit à deux, en moyenne. Les conditions sociales de la salarisation de la main d’œuvre influent fortement sur le coût relatif du travail. Il existe une relation importante entre le régime d’accumulation et la structure sociale. Le sous développement, associé à un régime lent d’accumulation est consubstantiel de la société traditionnelle ; le capitalisme, de la société moderne.
En Europe, dés le XIX siècle, la pratique de la contraception volontaire se répand dans les couches populaires et la femme entre sur la marché du travail.
3 – LA FEUILLE DE PAIE N’EST PAS L’ENNEMIE DE L’EMPLOI (Jacques Chirac)
Le Gouvernement redoute l’effet d’une hausse des salaires sur la croissance et l’emploi. Les arguments pour un gel des salaires s’appuient sur les axiomes libéraux bien connus que l’on oppose par principe à toute demande de hausse salariale ; inflation, baisse de la compétitivité des entreprises, de l’investissement et de l’emploi. D’aucun opposerait évidemment le cercle vertueux de la hausse des salaires de la demande de l’investissement et de l’emploi. Il s’agit d’une rhétorique bien connue, toute formelle. Il faut donc aller au delà.
La réponse de jacques Chirac faite au MEDEF exprime l’idée qu’une hausse des salaires ne conduit pas nécessairement à une baisse de l’investissement et de l’emploi. Chacun sait ce qui est pris en compte par l’entreprise. C’est le coût unitaire du travail. Ce coût unitaire d production qui fait la compétitivité de l’entreprise est obtenu en divisant le coût total par la quantité produite. Plus le coût unitaire est faible plus élevé est la compétitivité de l’entreprise.
Les entreprises doivent donc gagner en compétitivité par un effort accru de rationalisation, d’investissement, de productivité et de formation du personnel. Il n’est pas inutile d’encourager les entreprises à faire du niveau des salaires une variable d’ajustement de leurs résultats. Ce ne sont pas les entreprises qui ont les salaires les plus bas qui sont les plus compétitives, mais les entreprises qui ont la plus forte productivité par travailleur.
Le taux de change est aussi un élément de compétitivité externe et de protection de la production domestique. La baisse des droits de douane, le ratio droits de douane sur la valeur des importations, 15%, est le plus faible de la région. Elle expose la production manufacturière domestique à une très forte concurrence des importations. La part de l’industrie dans le PIB est tombée de 16% en 1990, à moins de 8% en 2005. Autant dire que l’industrie qui perd de l’emploi et du poids dans le PIB est sinistrée.
Le taux de change doit retrouver sa fonction de protection du marché domestique.. Le dinar tunisien s’est déprécié en 2002 de 4% vis à vis de l’euro, de 7.9% en 2002/2003, de 5.9% en 2003/2004, pour compenser la baisse des droits de douane. Parallèlement, la Tunisie a maintenu le soutien des prix des produits de base, céréales et dérivés, huiles végétales, lait, sucre. Ce soutien représente
4 – LA DEPENSE PUBLIQUE
La hausse des salaires ne concerne pas que les entreprises. L’Eta avec 1.400.000 fonctionnaires (500.000 enseignants) est l’employeur le plus important. Les autorités soutenues par le FMI avancent que les finances publiques seraient mises à mal par une augmentation inconsidérée des salaires de la fonction publique.
*L’Etat dépenserait-il trop !
La proportion des ressources affectées aux dépenses publiques s’élève en moyenne à 35% du PIB avec un pic en 2003 à 37.4%. La Tunisie dont le PIB par habitant est voisin du nôtre, dépense en moyenne quelques 42.5%, soit une différence de 6 points de 100mds de dollars de PIB, cela fait 6 milliards de dollars, ou encore 30% de la masse salariale actuelle. Les pays industrialisés consacrent davantage à la dépense publique. 53.6% du PIB en France pur 2005 par exemple.
Entre la Tunisie et l’Algérie, les orientations budgétaire et monétaire sont différentes pour ne pas dire opposées. La Tunisie accepte un déficit budgétaire de 2 à 3% du PIB, un solde courant négatif –4.3% du PIB, mais réalise un taux d’investissement élevé, 27% en PIB. L’Algérie inscrit, opte pour des économies budgétaires, un large solde courant positif, mais réalise un faible taux d’investissement, 16% du PIB, selon la déclaration du chef de gouvernement. El Watan Economie du 27 mars – 2 avril 2006. Le taux de croissance de la Tunisie est voisin de 11% l’an.
Le gouvernement fait valoir qu’il ne peut dépenser plus. Il doit épargner sur ses recettes pour les mauvais jours. Huit milliards de dollars auraient ainsi été épargnés depuis 2001 et versés au fond de régulation des dépenses de l’Etat. Si le principe de précaution peut-être défendu, il reste que la part actuelle des salaires dans la VA, n’est pas soutenable. Portée à 30% du PIB (37% en Tunisie), la part des salaires dans la VA permettrait d’augmenter la masse salariale d’environ 9 à 10% du PIB.(9 milliards de dollars). Il est clair qu’il faut diminuer d’autant, la part excessive de la VA portée au compte des non salariés.
L’impôt et la dépense publique sont les instruments classiques d’intervention de l’Etat dans la répartition des revenus. Comme l’écrit l’économiste Amor Khellif, il faut cesser de convoquer Hassi Messaoud, chaque fois qu’il y a une difficulté. Les impôts, qui ne sont pas payés aujourd’hui, seront à la charge des générations futures.
La fiscalité chez nous est des plus libérale. Les recettes fiscales ordinaires ne constituent que 15% du PIB hors hydrocarbures. Elles ont de 21% en Tunisie et de 22% au Maroc.. ces taux n’ont évidemment rien à voir avec ceux des pays industrialisés qui varient de 5 à 55% du PIB(y compris les prélèvements sociaux).
La faiblesse fiscale chez nous, tient en partie au contrôle très relatif que les administrations concernées exercent sur les activités économiques. Des ressources importantes échappent au système fiscal. Le Ministre des finances a pu récemment déclarer que 33% des entreprises échappaient au fisc. Mais elle tient également à une politique fiscale peu sélective et inéquitable qui porte essentiellement sur la fiscalité indirecte :TVA, produit douaniers, taxes à la consommation, des revenus autres que les salaires et le patrimoine, sont peu imposés, le patrimoine immobilier en particulier qui a pris des proportions considérables ces dernières années.
Il n’est pas excessif de porter la pression fiscale à 24% hors hydrocarbures ; soit un gain de 9 points du PIB hors hydro carbures. Ce serait le début d’une politique qui viserait à réduire la dépendance budgétaire à l’égard du pétrole et à fonder la continuité de l’Etat et de la société. Sans le pétrole aujourd’hui, l’Etat algérien, pour l’existence du quel des générations ont lutté, serait réduit à la portion congrue.
LES SALAIRES AU CŒUR DE L’INTERÊT NATIONAL
Le triangle :
pétrole, enseignement et démocratie
Par Sadek Hadjerès
2ème partie : Algérie, état des lieux.
J’ai évoqué dans mon précédent article l’exemple de la France, pays déjà très avancé dans la production de haute technologie, ainsi que dans le commerce international, la science et la culture. Les voix françaises les plus autorisées estiment pourtant que les investissements pour l’enseignement et la recherche doivent encore fortement et rapidement progresser Que dire alors des besoins d’investissements dans le savoir scientifique et culturel d’un pays comme le nôtre, où croissance et confiance sont à leur plus bas niveau ?
On ne peut considérer en effet comme croissance l’évolution en hausse des revenus financiers provenant du pétrole et du gaz. La croissance réelle algérienne a depuis longtemps déserté le tableau des indices les plus sûrs du développement économique. C’est ce que confirment les institutions internationales (PNUD, Unesco, Banque Mondiale, et autres) qui montrent également la déficience des indicateurs relatifs aux secteurs sociaux (éducation, santé, habitat, emploi ) marqués par les déperditions, le sous encadrement, etc.
Qu’il s’agisse du pourcentage de la production industrielle et agricole par rapport au produit intérieur brut total, qu’il s’agisse du montant des exportations hors hydrocarbures comparé à celui de l’ensemble des exportations, qu’il s’agisse enfin des indices par lesquels on mesure le niveau de « développement humain » dans le monde, tous ces chiffres sont peu flatteurs pour l’Algérie. Ne parlons pas des secteurs où l’Algérie est sur le podium des champions : la grande corruption par exemple, pas la petite tchipa. Quant aux chiffres relatifs aux centaines de milliards de dinars détournés, scandales qui dépassent de loin les comportements individuels, ils reflètent les défaillances structurelles d’un système. Ils n’incitent pas le citoyen à la confiance, lui qui les supporte quotidiennement en direct.
Faisons donc les comptes sérieusement, hors des visées propagandistes, avant d’accuser les travailleurs et les salariés d’être des freins à la productivité sociale. L’Etat algérien vache à lait ? Oui, c’est terriblement et malheureusement vrai. Mais qui pompe à grandes goulées le lait de la vache ? Les travailleurs, les chômeurs sous alimentés et en panne de logement et de soins de santé, ou bien les catégories et les castes devenues malades d’embonpoint, de surconsommations et de trafics en tout genre ? Sans avoir besoin d’un dessin ou de statistiques, l’homme de la rue aussi bien que les acteurs du système savent où se situent le gouffre des déperditions et le gâchis des orientations socio-économiques incohérentes. Ou plus exactement les orientations qui obéissent à la cohérence de cercles parasitaires et de groupes d’influence nationaux et étrangers.
Est-ce les travailleurs qui ont élaboré et mis en œuvre la politique (ou l’absence de vraie politique économique) depuis des décennies ? Est-ce les travailleurs en général et ceux de l’enseignement en particulier qui sont responsables du niveau désolant actuel d’un enseignement, clef du développement, que leurs revendications visent justement à revaloriser ? Est-ce les travailleurs qui empêchent l’Algérie de se doter de vrais moyens de percée économique au lieu de les chercher en vain en pressurant un peu plus un tissu social en voie d’épuisement ? Est-ce les travailleurs ou les abonnés à l’ivresse de la facile rente pétrolière qui encouragent le laisser aller dans la formation des cadres ? Est-ce eux qui pourvoient l’Occident surdéveloppé en cadres déjà formés par des institutions algériennes mais sous-utilisés ou rejetés dans leur propre pays ?
Comparaisons instructives
Qui empêche l’Algérie de suivre les exemples des pays qui ont trouvé leur voie par la promotion de l’enseignement et de la recherche ? La Finlande, placée brusquement devant la nécessité de ne plus compter sur ses exportations de bois, jusque-là base principale de son économie, a survécu et devenue un des plus importants fabricants et exportateurs de téléphonie mobile (Nokia) dans le monde. Sans investissement intellectuel, la Catalogne n’aurait pas atteint aussi rapidement son niveau actuel de développement. Les croissances économiques de l’Inde ou de la Chine, se heurtant pourtant à de lourdes inégalités sociales, doivent beaucoup à la formation massive d’enseignants de bon niveau et de personnel scientifique performant, en particulier dans le domaine des industries et des services informatiques.
Pourquoi Cuba, à portée de canon des USA qui depuis plus de quarante ans ont rêvé de l’abattre par l’agression et le blocus, une petite île privée depuis quinze ans du soutien matériel et énergétique de l’URSS, pourquoi tient-elle encore debout et se redéploie-t-elle dans la solidarité du sous-continent latino-américain ? La seule discipline révolutionnaire aurait-elle suffi à protéger sa souveraineté, si ses orientations sociales ne lui avaient pas permis de développer un remarquable système d’enseignement, de santé et de recherche scientifique, dont bénéficient sa société et d’autres peuples amis qui en prennent exemple ?
Parent pauvre au milieu des pétrodollars
Quant à l’Algérie, pourtant financièrement à l’aise, les défaillances en matière d’enseignement sont d’abord quantitatives. L’allocation de ressources est très en dessous des besoins stratégiques comme vient de le confirmer le refus de soutenir davantage les producteurs directs d’instruction, de savoir et de culture. Dans un pays où il y a quelques décennies l’instituteur était respecté et rémunéré en conséquence pour ce qu’il apportait à la société, un enseignant d’université aujourd’hui fait parfois figure de paria tout comme nombre de diplômés réduits au chômage. Qui d’entre nous ne connaît pas au moins un universitaire, qui avec plus de trente ans d’ancienneté, perçoit un salaire (dont une bonne partie de primes ne comptant pas pour la retraite) inférieur au revenu du plus petit des trabendistes. Peut-être même sont-ils considérés comme une corporation dont le pays pourrait se passer, puisqu’un haut responsable officiel, bien payé pour développer ce secteur, n’avait pas hésité il y a quelques années, de menacer les enseignants ou les étudiants de fermer leurs universités s’ils ne se pliaient pas à ses injonctions. Le plus piquant est qu’on a prêté aux mêmes gestionnaires l’idée de faire revenir les enseignants algériens exilés en leur proposant des salaires supérieurs de plusieurs fois à ceux de leurs collègues restés en place. Visiblement, l’inconséquence, tout comme le ridicule, ne tue pas mais consolide les plus bureaucrates à leurs postes. On se gonfle d’orgueil devant la réussite de brillants universitaires et chercheurs algériens à l’étranger. C’est pourtant le signe que les institutions de leur pays avaient été incapables de leur donner un travail et une mission à la hauteur de leurs compétences. La compétence désigne des cadres à la marginalisation ou à la répression. Ce n’est pas l’obligation de résultats qui compte, mais la servilité imposée. N’avait-on pas honteusement fait emprisonner durant des mois des dizaines de cadres de la sidérurgie d’El Hadjar qui mettaient honnêtement en œuvre ce pourquoi ils avaient été formés et nommés ?
Comme le montrent la plupart de ces exemples, les défaillances de l’Etat ne sont pas seulement budgétaires, elles s’expliquent et sont démultipliées par des orientations à l’opposé de la rationalité économique, à l’opposé d’une finalité sociale et d’intérêt national.
Contenu et pédagogie : le besoin de qualité
Le contenu de l’enseignement et ses orientations pédagogiques freinent le développement et lui tournent le dos, parce qu’ils sont pris en otages par la pensée unique officielle, les étroitesses idéologiques et les visées politiciennes. L’épisode récent du conflit école publique-écoles privées illustre une fausse et mauvaise querelle, un problème qui restera mal posé tant qu’il n’incite pas les responsables et les protagonistes à combler les lacunes de l’un et l’autre secteur. L’épisode révèle une fois de plus les tendances officielles à stagner dans le nivellement par le bas, leur incapacité ou leur refus persistant à tirer vers le haut la qualité de l’enseignement, à améliorer l’articulation entre son contenu scientifique, ses formes linguistiques et ses symboles nationaux.
Le tour pris par les polémiques et passions d’inspiration idéologique ou partisane au sujet des langues d‘enseignement et de culture, ont porté un grand préjudice depuis l’indépendance à l’élaboration d’une pédagogie à la fois nationale et efficace. En réalité, par étroitesse ou incompétence et paresse, toutes les langues susceptibles de servir le projet national, à commencer par l’arabe classique, moderne ou dialectal, ainsi que tamazight, ou encore les langues étrangères comme le français, toutes ont été maltraitées, négligées ou sacrifiées par la gestion officielle. Or chacune d’elles est susceptible selon son génie propre et son niveau actuel de performance dans tel ou tel domaine, de jouer un rôle utile. Chacune d’elles le fait dans un ou plusieurs des divers créneaux, littéraire, scientifique, culturel ou lié à la vie courante quotidienne qui concourent à la fois au développement économique et à l’épanouissement de la personnalité nationale. Il y a un fait d’expérience mondiale incontestable : l’enseignement et la culture les plus performants sont ceux qui sont les plus ouverts à la diversité des langues mises en œuvre, qu’elles soient présentes sur le terrain ou quelles soient sollicitées à l’étranger le plus lointain. L’histoire en a fourni l’illustration, aussi bien par les exigences de la vie dans le monde contemporain, que par les succès du monde islamique naissant ou épanoui, qui comme y incitait le hadith célèbre, recommandait la recherche du savoir jusqu’en Chine.
En ignorant ou niant ces réalités, les pouvoirs successifs ont dilapidé le capital culturel, scientifique et pédagogique dont étaient porteurs des hommes de valeur pétris de cette vision à la fois plurielle, rationnelle et plongée dans les racines nationales, comme Abdallah Mazouni, Mostefa Lacheraf, Mouloud Mammeri, Djamal-Eddine Benchikh et bien d’autres.
Tout cela révèle, en profondeur, des blocages idéologiques et politiciens qui empêchent notre pays de tirer profit de l’expérience accumulée, y compris durant l’occupation coloniale pour la conquête du savoir, aussi bien dans l’enseignement des écoles françaises que dans les médersas libres. Car il est faux de laisser croire que les déficiences actuelles sont une séquelle du colonialisme (un demi-siècle après ?) ou seulement la conséquence d’une pression démographique lourde à supporter par les moyens de l’Etat.
Il suffirait pourtant de se pencher sur notre propre expérience pour aller rapidement vers le redressement que souhaitent aussi bien notre jeunesse, leurs enseignants, la population, ainsi que les acteurs politiques ou les décideurs soucieux de l’intérêt national et d’une vraie concorde civile. Car ce n’est pas de textes, de lois ou de Chartes fût ce les plus généreuses dont notre peuple est assoiffé, mais de vérité et de justice. Le savoir, la science et la culture, combinés au mieux-être et aux pratiques démocratiques en sont le meilleur gisement. Pétrole, enseignement et démocratie, au lieu de constituer le trépied bancal sur lequel vacille dangereusement l’Algérie aujourd’hui, pourraient devenir le triangle de sa sauvegarde, non pas magique, mais porté par l’effort et les luttes.
On pourrait constater, y compris en remontant et comparant à l’époque coloniale, comment les blocages idéologiques et politiciens pèsent aujourd’hui gravement sur l’état de l’enseignement. On peut se questionner en quoi les choses pourraient évoluer sous l’effet d’une mobilisation démocratique conjuguée à la correction des dérives par les pouvoirs publics.
Ici pourrait commencer ma troisième partie, qui sera de longueur équivalente aux deux premières
III. Un mouvement social et démocratique pour maîtriser le triangle magique
L’Algérie indépendante n’a pas tiré profit de l’expérience accumulée par la résistance et les réalisations de son peuple et de ses intellectuels dans les conditions pourtant défavorables de la domination coloniale. La résistance était tournée à la fois contre la déculturation et la dépersonnalisation voulues par les occupants et contre les courants obscurantistes qui cherchaient à réduire la lutte anticoloniale à une fermeture sur le monde et un retour à ce qu’il y avait de moins bon dans les siècles de la décadence. La synergie de cette double motivation, malgré ses insuffisances, a fait l’efficacité de la lutte de libération, parce qu’elle correspondait à la configuration réelle de notre société et du monde. C’était le sens profond de la recommandation de l’appel du 1er novembre 54, exprimée sommairement dans une formulation binaire (civilisation arabo-islamique et modernité démocratique et sociale). Il appartenait aux générations politiques d’après l’indépendance d’approfondir et donner vie en actes dans l’enseignement et l’éducation civique au contenu positif et créateur des deux volets de cette formulation,
Les luttes politiques et sans principe pour le pouvoir ont pesé négativement après l’indépendance en opposant entre eux pour les manipuler les deux termes d’une synthèse qui avait vocation de féconder l’édification d’une Algérie nouvelle. La compétition politique mal comprise a poussé les acteurs à dénigrer et rabaisser l’un ou l’autre des piliers de l’édifice national, Ils ont oublié que l’avenir ne peut se construire en minant ou faisant table rase de l’une ou l’autre des fondations enracinées dans le passé. L’unilatéral à prétention unanimiste est devenu l’unité de mesure du « politiquement correct ». Ainsi a-t-on réinterprété l’héritage de Benbadis en ignorant ou déformant toute ses facettes tournées avec vigueur vers l’universel et le progrès.
Le poids du passé
Gilles Manceron
Confluences Méditerranée
N°11 - Eté 1994
Si l’engrenage de violence qui sévit en Algérie suscite une légitime indignation, on aurait tort de considérer, depuis la France, ce phénomène comme complètement étranger à la page d’histoire commune que nous avons partagée avec ce pays, et, plus encore, de rechercher dans la crise actuelle des raisons de justifier rétrospectivement une politique passée catastrophique. Ce serait d’autant plus illégitime que cette politique passée porte, tout au contraire, une part importante de responsabilité dans les drames qui se jouent aujourd’hui. Même si l’impasse présente en Algérie trouve ses origines dans des données tout autres, qui renvoient à l’anthropologie et à l’histoire de la société algérienne elle-même, il est utile de commencer par souligner les liens entre la crise actuelle et une partie de l’héritage colonial, d’autant plus que le rapprochement est rarement fait au nord de la Méditerranée entre la situation présente et le passif laissé par la France, et que l’on assisterait même, plutôt, au réveil d’une sorte de bonne conscience française devant le drame algérien d’aujourd’hui.
Si l’absence de culture démocratique a conduit à ce que les premières élections pluralistes en Algérie n’ont fait que conférer une manière de légitimité aux ennemis les plus résolus de la démocratie, ne faut-il pas, pour une part, rechercher des éléments d’explications du côté du legs de la société coloniale? N’est-ce pas, en partie, le résultat de l’absence, du temps de la colonisation française, d’une tradition d’Etat de droit dans une société qui se faisait passer pour l’incarnation des idéaux républicains alors qu’elle en était, en réalité, la négation? N’est-ce pas le fruit de la carence, dans cette même période, du système éducatif mis en place, avec toutes les conséquences que cette carence a induites, au moment de l’indépendance, du point de vue de l’encadrement de la société (éducatif, sanitaire, technique, administratif, associatif, politique, etc) et de l’exercice normal des médiations sociales. Et la violence elle-même, bien que ses cibles soient occidentales et françaises, ne plonge-t-elle pas une partie de ses racines dans la brutalité de la société coloniale, qui s’est exercée avec plus ou moins d’intensité et de visibilité depuis les premiers temps de la conquête jusqu’à la riposte au déclenchement de la guerre d’indépendance? Il n’est pas inutile de rappeler qu’en Algérie, avant le déclenchement de l’insurrection, bien que le territoire ait été déclaré français, avec le statut administratif de départements, tous les habitants ne jouissaient pas des droits attachés à la citoyenneté, la plénitude de ces droits étant le privilège d’une minorité — les Européens et les Juifs (ceux vivant dans les limites de l’Algérie de 1870, d’ailleurs, et non les Juifs du Sud algérien), considérés comme les "Français d’Algérie" —, tandis que les autres en étaient exclus (seuls quelques uns d’entre eux bénéficiant de la citoyenneté, par mesure d’exception). Cette distinction ancienne (fondée sur le sénatus-consulte du 14 juillet 1865: "l’indigène musulman est français; néanmoins il continuera à être régi par la loi musulmane"(1)), et qui est restée en vigueur pendant toute la durée des Troisième et Quatrième Républiques, était le fondement d’un système discriminatoire tournant le dos à tous les principes démocratiques. De plus, tous les non citoyens exclus de la démocratie étaient renvoyés à une appartenance religieuse, puisqu’ils étaient qualifiés de "Français musulmans". Cette appellation — qui avait remplacé celle d’indigènes (tout en conservant dans les faits la même connotation péjorative) à partir de l’ordonnance gaulliste du 7 mars 1944 — s’appliquait en effet à tous les Algériens, quelle que soit leur religion, dès lors qu’ils descendaient des populations dont la présence était antérieure à la colonisation française (à la seule exception, on l’a vu, des Juifs de l’Algérie de 1870): les Kabyles christianisés étaient, par exemple, qualifiés de… "Musulmans chrétiens"(2), absurde classification qui apparaissait comme une sorte de pâle équivalent de celle régnant au même moment à l’autre extrémité du continent, en Afrique du Sud(3). Le fait de définir les Algériens par la composante musulmane de leur culture était donc, d’une certaine façon, déjà un effet de la société coloniale.
La faiblesse de la scolarisation a créé un autre handicap durable. En 1954, sur une population "musulmane" de huit millions de personnes, seuls 100 000 avaient fréquenté l’école primaire, le chiffre tombant à 3 000 pour l’école secondaire. Les statistiques publiées par le Gouvernement général de l’Algérie en janvier 1956, faisaient état, pour la population musulmane, de 94% d’analphabètes parmi les hommes et de 96% parmi les femmes. A peine 20% d'enfants d’Algériens d’âge scolaire étaient scolarisés pour 80% chez les Européens et les Juifs. A l’Université d’Alger, la seule d’Algérie, il n’y avait en 1938-1939, qu’une centaine d’étudiants musulmans, et, en France, guère plus de 150(4). ہ la veille du déclenchement de la guerre d’indépendance, il y avait 1 200 étudiants "musulmans" algériens, dont un peu plus de la moitié à Alger, qui suivaient surtout des études formant à des professions libérales, comme médecins ou avocats, qui avaient l’avantage d’une relative indépendance par rapport à l’administration, mais qui ne suffisaient pas à assurer l’encadrement d’un pays. En 1954, il n’y avait comme étudiants que quelque 600 Algériens "musulmans" pour un total de 5 000 étudiants en Algérie, les universités françaises n’ayant formé à cette date qu’un seul architecte et un seul ingénieur algérien des travaux publics(5). L’exclusion de la plupart des Algériens de la pleine citoyenneté, tout comme leur quasi-exclusion du système scolaire, ont eu aussi pour effet de les pousser à trouver dans l’islam une sorte de refuge identitaire. Et l’enseignement de l’histoire qui était dispensé à l’école française, avec l’exaltation de la violence de la conquête (autour notamment de l’action de Bugeaud et de la défaite d’Abdelkader) a suscité un repli symétrique des Algériens dans la légitimation de la violence et le recours à un nationalisme exacerbé. Et pour ce qui est de l’emploi de la violence dans la société coloniale, il n’est guère besoin de s’étendre sur l’empiètement constant du pouvoir militaire sur le champ politique, et sur les méthodes comme la torture et la répression aveugle, que la France a utilisées abondamment en Algérie, avant le début de l’insurrection comme pendant la guerre de libération nationale, et qui ont constitué de tristes modèles pour un peuple confronté, après 1962, à l’édification d’un Etat.
Boucs émissaires et occultations de l’histoire
Mais le passé colonial n’est pas le seul à peser sur le drame présent de l’Algérie. Trente ans après l’indépendance, le colonialisme peut difficilement passer pour le seul responsable des maux dont souffre aujourd’hui le pays et il n’est pas bon pour la société algérienne de trouver dans la France un bouc émissaire facile à tous ses dysfonctionnement. N’est-il pas temps de mettre un terme à une situation qui dure depuis l’indépendance où les débats de société les plus divers, depuis ceux concernant les choix de politique économique jusqu’à ceux portant sur l’enseignement des langues étrangères à l’école, provoquent des mises en cause sempiternelles des intentions malveillantes prêtées à la France. Et que dire de l’invocation rituelle de la trahison d’un supposé "parti de la France", à croire que la société était vouée à revivre comme en écho les anathèmes tragiques de la guerre de libération? Pendant les trente années qui ont suivi l’indépendance, l’hostilité au supposé "parti de la France", a fonctionné, pour les groupes contrôlant l’Etat ou cherchant à le contrôler, comme un argument pour discréditer, en leur enlevant leur légitimité nationale, les forces politiques qu’ils cherchaient à écarter du pouvoir. Arme absolue, elle n’autorisait aucune réplique. Le plus grave est qu’elle a servi aussi à écarter la démocratie. Nombreux sont les Algériens qui refusent de tels anathèmes et se posent des questions sur la guerre de libération elle-même. Si le FLN était si démocratique pendant la guerre, comment a-t-il pu donner naissance, celle-ci achevée, à un pouvoir si autoritaire? Comment se fait-il que les plus jeunes aient pu découvrir récemment l’existence d’hommes dont ils n’avaient jamais entendu parler jusque là, car ils étaient devenus opposants, tels Mohammed Boudiaf, bien qu’ils aient été parmi les chefs historiques de la guerre d’indépendance?
Dès l’indépendance, les gouvernants se sont permis d’opérer des tris dans les écrits de la guerre. Pour ne prendre qu’un exemple, le journal El Moudjahid. tel qu’il a été édité en trois volumes, en Yougoslavie, en juin 1962, l’a été dans une version partiellement transformée dans le sens que souhaitait l’équipe au pouvoir, une comparaison systématique avec les exemplaires originaux, malheureusement rarissimes, étant éloquente(6). L’Etat algérien a cherché à puiser sa légitimité dans l'histoire de la guerre de libération. Pour chacun des groupes postulant au pouvoir politique, l’objectif était de trouver les meilleures raisons "historiques" prouvant qu'il avait été le plus méritant durant la guerre contre l'occupant, et, par le contrôle du parti unique, s'arroger le monopole du prestige du FLN et profiter de la rente politique que cela représentait. L’instrumentalisation de l’histoire n’a réussi qu’à lui substituer le mythe, en cultivant l’occultation et l’oubli. C’était le moyen d’éluder le rôle de telle ou telle personnalité encombrante. Feuilletant un ouvrage algérien d'histoire destiné à la jeunesse intitulé Je connais l'Algérie, Marc Ferro s'est étonné qu'il n'y soit question ni de Ferhat Abbas, ni de Messali Hadj, ni des syndicats et du parti communiste algérien, pas plus qu'il n'y était question de Ben Bella, Khider, Boudiaf ou Aït Ahmed. "Seuls sont cités ceux qui sont morts, morts pendant la Révolution"(7). Et pendant longtemps rien ne fut officiellement dit sur les circonstances réelles dans lesquelles beaucoup sont morts, victimes de règlements de compte. Le cas de Abbane Ramdane, assassiné par ses pairs au Maroc en 1957, présenté comme mort "aux frontières", est sans doute le plus connu(8). C'est par la presse et après une réunion du bureau politique du FLN que les Algériens ont appris en 1984 que le président Chadli Benjedid avait pris la décision d'organiser la ré inhumation des restes d'une trentaine de "Moudjahidin responsables pendant la Révolution armée" dont Abbane Ramdane, et le communiqué se terminait ainsi: "Par cette décision, la Révolution fait également la preuve qu'elle est forte et qu'elle peut se permettre le pardon"(9). Les Algériens se sont interrogés sur ce qu'il y avait à "pardonner" à Abbane Ramdane et à d'autres qu’on leur avait toujours présentés comme morts en opération durant la guerre de libération. Et ils ne pouvaient pas davantage s’expliquer la présence sur la même liste de personnalités telles Chaabani (exécuté en 1963), Khider (assassiné en Espagne en 1967) et Krim Belkacem (assassiné en Allemagne en 1970), mortes après la fin de la guerre, sinon par le fait que le pouvoir politique leur "pardonnait" d'être devenus des opposants après l'indépendance.
L'occultation de l’histoire a mené à des injustices flagrantes. Le cas de Ferhat Abbas est frappant à ce sujet. Pour des raisons de désaccord politique (il a été arrêté deux fois après l'indépendance), la mémoire de ce militant depuis les années 1920, dont la famille comprenait "quatorze chouhada"(10), a été complètement occultée. Tout s’est passé dans la presse, dans les déclarations officielles et dans l'enseignement, comme s'il n'avait milité que dans les années 1930 pour prôner l'assimilation à la France. Or dès 1954, il rejetait la responsabilité de la violence sur le régime colonial, se plaçait à la disposition du FLN en mai 1955, devenait membre du CNRA en août 1956 au Congrès de la Soummâm, du CCE en août 1957, puis président du GPRA de septembre 1958 à août 1961 avant d'être élu président de la première assemblée constituante de l'Algérie indépendante. Mais, pour le discréditer, on a réduit son action à un moment de sa pensée, au lieu de replacer ce moment dans l'histoire de l’évolution politique des élites algériennes. Si les Algériens savent que la lutte armée était fondamentalement légitime lors de la guerre de libération, l’horreur du terrorisme lié au FIS qu’il découvrent aujourd’hui, leur fait se demander si toutes les actions violentes commises au nom du FLN étaient vraiment opportunes et efficaces et si l’érection de la violence en moyen privilégié, au détriment de toutes les autres formes de lutte, n’a pas créé pour l’Algérie une dynamique lourde de conséquences sur l’avenir. Il commence à se dire en Algérie que, contrairement à la présentation officielle de l’histoire, le FLN a, pour remporter la victoire, fait tuer plus d'Algériens que de Français (mais bien moins, cela va sans dire, que n’en a tué l’armée coloniale française), lors de la guerre civile, marginale mais meurtrière, qui l’a opposé au MNA, de celle qui, sporadiquement et parfois encouragée par les opérations d’intoxication des services français, a déchiré ses propres rangs, et lors de son affrontement meurtrier avec les Algériens enrôlés ou ralliés à l’armée française. Les méthodes du terrorisme islamiste ne sont-elles pas le prolongement d’une sacralisation de la violence qui remonte à la guerre de libération?
L’exagération rétrospective du courant religieux
Le combat des groupes armés islamistes semble s'ancrer dans une sorte de temps arrêté, celui d'une guerre mythique ininterrompue, qu'il s'agirait de poursuivre. Mais le terrain ne leur a-t-il pas été préparé par la manière dont la guerre de Libération a eu tendance à être présentée depuis trente ans en Algérie: comme un épisode mythique, où la place occupée par le courant des Oulémas est exagérée alors que celle des autres est occultée. En réalité, la lutte armée et la fondation du FLN étaient certes en rupture par rapport aux phases précédentes du mouvement national, mais elles s’inscrivaient aussi dans une continuité par rapport à toute sa tradition, faite de la diversité des organisations et partis politiques qui le constituaient. Il est clair que le fait de marginaliser et dévaloriser la période antérieure à 1954, à travers ce que Mohammed Harbi appelle "le mythe de la table rase"(11) a visé à justifier a posteriori le parti unique de la post-indépendance. La période des luttes syndicales et politiques a été jetée aux oubliettes, les fondamentalistes religieux allant jusqu'à réduire la Révolution de novembre 1954 à la pratique du djihad au sens religieux le plus étroit du terme(12). Pourtant, les textes élaborés durant la guerre de libération faisaient certes référence à l’islam, mais insistaient davantage sur l’aspect démocratique et non théocratique de l’Etat à construire: ils parlaient de la "restauration de l’Etat algérien souverain, démocratique et social dans le cadre des principes islamiques" (Déclaration du 1er novembre 1954); de la "renaissance d'un Etat algérien sous la forme d'une république démocratique et sociale, et non la restauration d'une monarchie ou d'une théocratie révolue" (Plate-forme de la Soummâm, août 1956). Cet Etat devrait rompre avec le féodalisme(13) "produit de la décadence du Maghreb à un moment de son histoire" et opter pour la Révolution démocratique populaire et le socialisme (Programme de Tripoli, juin 1962).
Parmi les déformations majeures de l’histoire écrite et propagée pendant trente ans en Algérie se trouve l’exagération de la place des courants islamiques dans la lutte nationale et le fait de passer sous silence la conception non ethnique et non religieuse de la nation qui était affirmée dans un certain nombre d’articles et de textes durant la période de la guerre de libération. La Révolution algérienne s’est trouvée ainsi dénuée de tout son caractère temporel, national et contemporain, au profit d'un projet communautaire qui viserait toute la Oummâ islamique. Pour ce faire, le mieux était qu'il ne reste plus de témoins porteurs de contradiction. La génération des politiques étant "disqualifiée", en premier lieu Messali Hadj, il s’agissait d'en finir avec ce qui restait de celle des insurgés historiques, que ce soit en occultant le rôle d’un homme comme Mohammed Boudiaf ou en l’assassinant. Quelle a été, en réalité, la contribution réelle au mouvement national des Oulémas(14)? Le rôle de personnalités comme le Cheikh Bachir el Ibrahimi, l'un des principaux dirigeants de l'association des Oulémas, mort en 1963, et père du docteur Taleb el Ibrahimi (qui fut durant longtemps ministre de l’Education puis de l'Information et de la Culture) a été pour le moins exagéré. Ainsi, selon un sondage réalisé en 1992, Cheikh Ibrahimi passait aux yeux de 70 % des étudiants en histoire "d'une importante université du pays" pour l'initiateur de la Révolution de novembre 1954(15). Un questionnaire adressé en 1958 à soixante-douze étudiants de dernière année de licence à l'Institut d'histoire de l'Université d'Alger semble corroborer ce résultat dans la mesure où 68 % des étudiants interrogés affirmaient que l'historien algérien qu'ils lisaient le plus était Aboul Kassem Saadallah, justement très proche idéologiquement du mouvement des Oulémas(16). Le nom de Bachir el Ibrahimi était par ailleurs parmi les plus cités dans la presse, à la télévision ou à l'école, davantage que celui de n'importe quelle autre personnalité du mouvement national, autant sinon plus que celui d'Abdelhamid Ibn Badis, qui fut, jusqu'à sa mort en 1949, la personnalité la plus marquante du mouvement des Oulémas et son principal fondateur. Il était, en revanche, très peu question des leaders des autres formations du mouvement national, y compris la doyenne, la plus importante et la plus radicale d'entre elles, l’Etoile Nord-Africaine-PPA-MTLD. Il n'était également presque pas question de celui qui peut être considéré comme le père du nationalisme algérien, Messali Hadj, ni du précurseur que fut l’Emir Khaled, et encore moins de tous ceux qui ont joué un rôle important au sein de l’Etoile Nord-Africaine-PPA-MTLD, de l'UDMA, du PCA ou ailleurs. De même, en dehors de quelques noms tels ceux de Ben Bella, de Aït Ahmed ou de Rabah Bitat qui eurent une activité politique intense après l'indépendance, les noms de ceux, toujours en vie, qui ont joué un rôle dans le déclenchement et le suivi de la Révolution demeurent peu connus du grand public.
Les Oulémas ont su tirer profit, après l’indépendance, de la politique officielle d'arabisation linguistique, en investissant les institutions éducatives, culturelles et religieuses. La pression démographique et la politique d'arabisation linguistique ont, en fait, largement contribué à changer en une trentaine d'années la physionomie culturelle de la société algérienne. Même des œuvres telles L'Incendie de Mohammed Dib, Nedjma de Kateb Yacine ou le Fils du pauvre de Mouloud Feraoun, qui sont à situer dans un contexte de maturation de la conscience nationale, sont désormais peu connues dans la jeunesse algérienne. Plus encore, la littérature algérienne et maghrébine (au sens large de Maghreb islamique intégrant l'Andalousie médiévale) de langue arabe ou berbère, antérieure au XXe siècle et transmise par écrit ou par oral, reste pour l'essentiel absente des programmes d'enseignement. Combien sont-ils à connaître la littérature suscitée par la résistance à la poussée européenne qui commença au XVIe siècle? Le désir d'exorcisme de la période coloniale, après l'indépendance, a poussé à une sur-représentation de tout ce qui provenait de l'Orient arabe et islamique. Une analyse des manuels d'histoire utilisés dans les lycées algériens, indique qu’en 1992, l'espace consacré au Moyen-Orient, est trois fois plus important que celui consacré à l'Algérie et à l'ensemble du Maghreb(17). L'appel massif à une coopération moyen-orientale pour répondre à l’impératif d'arabisation, et ce dans tous les cycles scolaires (du primaire au supérieur), a profondément marqué le contenu des enseignements, en particulier ceux d'histoire, de littérature, de philosophie et d'instruction civique et religieuse. Les séminaires et rencontres islamiques largement médiatisés, les prêches et les discours des uns et des autres ont fait le reste. Ce n'est pas seulement l'histoire de la guerre de libération qui a donc été censurée, mais des pans entiers du passé algérien (et donc aussi du présent) qui ont été réinterprétés à travers des critères idéologiques élaborés en Egypte, en Syrie, en Irak ou au Pakistan.
Une logique d’"épuration ethnique"?
On peut de même s'étonner, toujours avec Marc Ferro, de ne retrouver dans les livres d’histoire aucune allusion aux populations européennes, dont la présence a pourtant bouleversé la formation de la société algérienne. Très peu d'informations renvoient en effet aux peuplements "pied-noir" et juif francisé qui, à la veille de l'indépendance, dépassait pourtant le million de personnes. Cette occultation ressemble à un désir profond de refouler la réalité contradictoire de l'autre en la réduisant aux côtés abusifs surtout développés par la grosse colonisation et l’OAS, d'exorciser la période coloniale en en occultant tous les aspects non susceptibles d'être directement investis dans une geste de résistance héroïque, la seule qui ait place dans l'histoire officielle. N’est-ce pas sur la base de ce type d’occultation qui s’est opérée progressivement qu’a pu se mettre en place la logique de "purification ethnique" impulsée par le FIS et les autres composantes du terrorisme islamiste? Un tel rejet de l’autre est une trahison de l’histoire de la guerre de libération, si l’on se reporte aux textes du FLN qui proposaient aux Européens et aux Juifs d’Algérie de prendre toute leur place dans la nation algérienne en lutte pour son indépendance. Mais n’était-il pas déjà dans l’histoire, si l’on se réfère à un certain nombres de pratiques de violence aveugle contre des populations civiles européennes qui se sont perpétrées au fil de la guerre de libération. Le combat de l’OAS et des derniers nostalgiques de "l’Algérie française" fut certes une de ces grandes folies meurtrières que notre siècle ait connu et il a hypothéqué durablement les chances d’un maintien d’une part importante de la population européenne dans l’Algérie indépendante, mais certains types de violences impulsées par certaines instances du FLN ont également conduit à ce que les "pieds-noirs", ou plutôt des Juifs et Européens d’Algérie, se sont, dans leur grande majorité, cru menacés d’être chassés de leur pays natal. N’ont-ils pas fait les frais d’un anathème globalisant de la part d’un mouvement national algérien où la frontière entre xénophobie et droit à la libération n’avait pa été suffisamment pensée? Sans doute le temps est-il venu pour beaucoup d’Algériens confrontés à la situation tragique d’aujourd’hui, plus de trente ans après l’indépendance de leur pays, d’empêcher désormais les tentatives d’utilisations illégitimes du passé de leur guerre de libération au bénéfice d’aventures politiques funestes. Et, sans doute aussi, au vu de nombreux articles et études qui paraissent aujourd’hui en Algérie, malgré et à cause des affrontements actuels, est-il venu, en même temps, pour eux, le temps de réfléchir à la complexité de l’histoire de cette guerre, afin de regarder d’un œil critique ce qui, au cœur même de cette histoire, est probablement à l’origine d’un certain nombre de données de la crise que traverse actuellement leur pays.
Gilles Manceron est co-auteur avec Hassan Remaoun, de D'une rive à l'autre. La guerre d'Algérie de la mémoire à l'histoire, Syros, 1993. Il estime que son article doit beaucoup à la réflexion menée en commun avec Remaoun sur la mémoire de la guerre d'Algérie dans les deux pays.
Notes : 1. Claude Collot, Les institutions de l’Algérie durant la période coloniale (1830-1962), Paris, CNRS, Alger, OPU, 1987. 2. Autre preuve que les mots "Français musulman" étaient employés en substitution du mot "indigène" avec le même sens: en aucun cas un Français de souche converti à l’islam ne serait vu appliquer le statut politique et social réservé aux Algériens. 3. L’exemple le plus flagrant de ces exclusions est celui de ces centaines de très jeunes orphelins dont les parents avaient été victimes de la meurtrière famine de l’hiver 1867-1868 dans le Chélif, et qui furent baptisés autoritairement par le tout-puissant cardinal Lavigerie. Devenus adultes — et donc chrétiens — ils devaient être dotés de terres dans de nouveaux villages aux noms significatifs (Sainte-Monique, Saint-Cyprien, etc). Or, ni l’Etat colonial, ni les colons européens, ne voulurent gratifier ces convertis malgré eux d’un pouce de terrain, refusant d’assimiler leur nouvelle religion chrétienne à une source officielle de droits. Intervention de Mostefa Lacheraf lors du colloque "Mémoire et enseignement de la Guerre d’Algérie" organisé en mars 1992 par l’Institut du Monde arabe et la Ligue de l’enseignement. 4. Guy Pervillé, Les étudiants algériens de l'Université française, 1880-1962. Populisme et nationalisme chez les étudiants algériens de formation française, Paris, CNRS, 1984. 5. Comme l’a souligné Mostefa Lacheraf lors du débat "La société coloniale en Algérie: raisons et dimensions d’une guerre" organisé par l’IMA le 5 mars 1992. 6. Charles-Robert Ageron, "Une histoire de la guerre d’Algérie est-elle possible en 1992?", in L’enseignement de la Guerre d’Algérie en France et en Algérie, CNDP, 1993. 7. Marc Ferro, Comment on raconte l'histoire aux enfants, Payot, Paris, 1992 (p. 103). 8. Sur Abbane Ramdane, on pourra consulter la biographie rédigée par Khalfa Mameri, éditée sous le titre Abane Ramdane. Héros de la guerre d'Algérie, L'Harmattan, Paris, 1988, 334 pages. Sur les différentes thèses concernant son assassinat, on pourra aussi se référer aux affirmations contradictoires de Mohammed Lebjaoui dans son livre Vérités sur la Révolution algérienne (Gallimard, 1970) et à la lettre de Krim Belkacem publiée par Mohammed Harbi dans son recueil Les Archives de la Révolution algérienne (Editions Jeune Afrique, 1981, p. 177 à 178). Autres propositions contradictoires aussi de Belaid Abane (neveu de Abane Ramdane) et du colonel Benaouda publiées dans l'hebdomadaire Révolution africaine (numéros 1 340, du 10 novembre 1989 et 1 348 du 5 janvier 1990). Voir également le dossier présenté dans Algérie-Actualité, n° 1 245, semaine du 24 au 30 août 1989 9. Algérie-Actualité, n° 993 (semaine du 25 au 31 octobre 1984). 10. Ferhat Abbas, Autopsie d'une guerre, L'Aurore, Editions Garnier, Paris, 1980. 11. Mohammed Harbi, 1954. La Guerre commence en Algérie, Editions Complèxe, Bruxelles, 1984. 12. Voir Luc Willy Deheuvels (op. cit.). Pour une approche plus laïcisée des notions de "thawra" et de "Révolution", on pourra pour les positions du nationalisme arabe se référer à Mohammed Arkoun, La pensée arabe (Que sais-je?, P.U.F., Paris, 1975). Pour ce qui est du nationalisme en Algérie, cf. l'ouvrage de Redha Malek, Tradition et Révolution. Le véritable enjeu (Ed. Bouchène, Alger, 1991) et différents écrits de Mostefa Lacheraf regroupés notamment das ses ouvrages : L'Algérie, Nation et société (Maspéro, Paris, 1965, S.N.E.D., Alger, 1978) et Ecrits didactiques (E.N.A.P., Alger, 1988). 13. Au féodalisme sont assimilées les confrèries religieuses qui avaient pourtant joué un rôle important dans l'organisation des insurrections anti-coloniales du XIXe siècle. 14. Voir Ali Merad, Le réformisme musulman en Algérie, Mouton, Paris-La Haye, 1967, Aboul Kassem Saadallah, La montée du nationalisme en Algérie, Enal, Alger, 1983, et la thèse de Mohammed El Korso sur le réformisme musulman en Oranie. 15. Selon Salah Chouaki qui ne cite pas ses sources, dans le quotidien El Watan du 31 août 1992. 16. Enquête menée par Mustalha Haddab. Voir son intervention intitulée "Statut social de l'histoire, éléments de réflexion", présentée aux journées d'études sur "L'enseignement de l'histoire" (U.R.A.S.C., Oran, 26 et 27 février 1992), actes à paraître. 17. Voir Hassan Remaoun, "Sur l'enseignement de l'histoire en Algérie ou de la crise identitaire à travers (et par) l'école (approche comparée des manuels utilisés dans les lycées algériens et marocains", présenté aux journées d'études sur "L'Enseignement de l'histoire" (ibid.).
Education et lutte contre la corruption
Par Si Mohamed Baghdadi
La corruption est un phénomène structurel, consubstantiel au mode de production capitaliste, à la mondialisation du marché et à la globalisation financière qui étouffe l’économie réelle.
Pour mieux saisir les mécanismes qui mènent à la corruption, prenons l’exemple du sport.
Dans toute activité sportive visant la production de performances, la compétition, met en opposition des individus ou des équipes, et occupe une place centrale.
Toute compétition se termine par l’élimination de l’adversaire.
Le sport professionnel met le profit, au centre du système.
L’argent devient dès lors le moteur essentiel de la compétition. Celle ci se transforme en une lutte sans merci pour le gain de la course, du combat ou du match. La confrontation sportive nourrit le spectacle sportif, à l’origine de ressources de plus en plus importantes. Les clubs de football entrent alors en bourse, comme de véritables entreprises, productrices de performances et de spectacles, flattant l’égo des supporters d’une ville ou d’une nation. Le « mercato » du football s’installe et s’organise, et les joueurs deviennent des marchandises.
Mais en tant qu’êtres humains, pour soutenir les rythmes d’un calendrier démentiel, les charges imposées par un entraînement de plus en plus poussé, l’élévation du niveau de performances, l’intensité de la compétition et de ses enjeux financiers, les athlètes sont contraints au dopage
Le dopage est la première forme de corruption dans le monde sportif, et la plus répandue. Il est puni par la loi dans certaines disciplines, comme le cyclisme. L’achat de matches ou de combats de boxe truqués, la corruption de joueurs ou d’arbitres, surtout en football, en représentent les autres facettes.
Les entreprises économiques entrent en compétition pour obtenir des marchés.
Pour y parvenir, si toutes choses sont égales par ailleurs – qualité et prix des produits– elles vont être poussées à corrompre les décideurs, pour arriver à leurs fins.
Comme les athlètes de haut niveau, les entreprises économiques se livrent une bataille sans merci, la compétitivité étant leur moteur et le profit leur objectif essentiel. Tout comme les athlètes, leurs entraîneurs et managers, faisant partie intégrante du système, les entreprises veulent la victoire à tout prix et souvent à n’importe quel prix.
Les moyens utilisés vont alors des moyens propres – recherche appliquée, innovations, créations nouvelles, - aux moyens sales : délocalisations sauvages, largage des travailleurs, espionnage économique, corruption.
|