orsqu'une multinationale change de nom, elle lance une campagne de communication. Lorsque le Groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC), a annoncé officiellement, en janvier, qu'il devenait "Al-Qaida pour le Maghreb islamique" (AQMI), les spécialistes de l'antiterrorisme ont donc redouté le pire, en Algérie comme en Europe.
Ces craintes viennent de recevoir confirmation avec les attentats kamikazes d'Alger. Selon une série de notes très récentes des services de renseignement français, dont
Le Monde a eu connaissance, le changement d'appellation correspond à des intérêts mutuels entre la direction du GSPC et le noyau dur d'Al-Qaida : la première profite du prestige de la marque mondialement connue ; Al-Qaida, pour sa part, bénéficie des coups d'éclat de ses nouveaux représentants et développe ses réseaux dans le Maghreb.
Dans la région, ces derniers mois ont été marqués par une activité islamiste intense, comme l'a illustré le suicide de trois kamikazes poursuivis par la police le 10 avril à Casablanca, au Maroc. "Nous sommes face à la troisième génération d'activistes, après le FIS (Front islamique du salut), puis le GIA (Groupes islamiques armés)-GSPC", explique le chercheur Olivier Roy, avant d'ajouter : "Le modèle GIA, reposant sur la lutte dans les maquis et la volonté de constituer un Etat islamique, ne fonctionne plus. La nouvelle génération n'a aucune stratégie de ralliement des masses ; elle s'inscrit dans un projet global, supranational. Ils sont beaucoup trop "modernes" pour avoir un projet politique élaboré. Ils veulent simplement frapper en ayant le plus grand impact médiatique."
L'une des cibles choisies, le siège du gouvernement, ressemble à un véritable défi et à une démonstration de force, qui intervient comme en réponse à la vaste opération militaire lancée depuis deux semaines dans la région de Bejaia, en Kabylie. "AQMI correspond à un vrai projet cohérent, explique un haut responsable français du renseignement : il s'agit pour eux de dépasser la dimension strictement algérienne de la lutte et de poursuivre aussi un agenda djihadiste."
TENTATIVE D'UNIFICATION
La volonté de déstabiliser le régime d'Alger tout en s'inscrivant dans la mouvance islamiste internationale apparaît à travers les dernières opérations menées. Le mode opératoire - voitures piégées - des attentats simultanés en Kabylie, le 13 février, est une copie conforme de ceux conduits en Irak. Le 10 décembre 2006, l'attentat contre un bus transportant des employés de la société américaine BRC, une filiale de la compagnie publique algérienne Sonatrach et de Halliburton, a fait un mort à Bouchaoui, à l'ouest d'Alger. Outre le chauffeur algérien tué, l'attentat a fait neuf blessés dont huit étrangers. Ces techniciens victimes sont des ressortissants de pays engagés sur le front afghan ou irakien, soulignent les services, alors que le secteur économique visé est la clé de voûte du régime d'Alger.
Abdelmalek Droukdal ("Abou Moussab", de son nom de guerre) le chef de l'ex-GSPC, essayerait, depuis quelques mois, de résoudre l'atomisation de son organisation en affirmant "sa volonté de centralisme démocratique", selon l'expression ironique d'un haut responsable français. Il chercherait notamment à fédérer des khatibas (compagnies) de différentes régions et à développer les contacts dans tout le Nord-Ouest de l'Afrique, sur un arc allant de la Mauritanie à la Libye. "La volonté d'unifier les forces djihadistes dans la région est claire, explique Louis Caprioli, conseiller de la société Geos et ancien sous-directeur chargé de l'antiterrorisme à la Direction de la surveillance du territoire (DST). Mais pour l'instant, il leur manque une âme, un coordinateur. Al-Zawahiri, le numéro deux d'Al-Qaida, n'a pas désigné Droukdal dans ce rôle."
Le chef de l'unité de coordination de la lutte antiterroriste (UCLAT), Christophe Chaboud, fait preuve de la même prudence. "Le lien éventuel qui existerait entre les islamistes dans ces pays est idéologique, et sans doute pas opérationnel, affirme-t-il. Même si on vient d'assister en quelques mois à des événements rapprochés, en Tunisie, au Maroc et en Algérie, on ne peut pas dire que tout est lié, qu'une espèce de direction centrale décide de frapper un jour là, un autre ailleurs. Au contraire, tout parait tellement destructuré..."