pécialiste de l'islamisme algérien, vous préparez un ouvrage sur le Groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC), à paraître en septembre à Alger. Les attentats-suicides survenus, mercredi 11 avril, au cœur de la capitale algérienne, pourtant hautement sécurisée, étaient-ils prévisibles ?
Ils l'étaient. J'avais d'ailleurs évoqué cette hypothèse il y a un mois et demi dans un hebdomadaire arabophone algérien, de même que sur la chaîne de télévision France24. Pourtant, pendant toutes les années de terrorisme de la décennie 1990, l'Algérie n'a connu qu'un seul attentat kamikaze, perpétré contre un commissariat d'Alger par un jeune de 17ans. Après cette unique fois, on n'a plus entendu parler d'attentats-suicides.
Mais, au cours des quatre dernières années, le GSPC a perdu quelque 4000 hommes. La dissidence de la khatiba [compagnie] Al-Roulaba, qui a opté, il y a deux ans, pour la réconciliation nationale [proposée par le président Bouteflika, en échange d'une amnistie], lui a porté un coup très dur. Le GSPC ne compte plus aujourd'hui qu'un millier d'hommes sur le terrain. Il a en outre perdu sa légitimité auprès de la population algérienne. Il lui fallait donc changer de stratégie. Il s'est réorganisé, a placé de nouvelles figures à sa tête. Son nouveau "conseil" est constitué de gens instruits sur le plan idéologique, formés pour la plupart en Afghanistan, d'où ils ont ramené de nouvelles méthodes.
L'actuel émir [chef] du GSPC n'est plus Hassan Hattab, mais un intellectuel pragmatique, Abou Moussab, ingénieur, spécialisé dans les explosifs. Cet ancien "Afghan" a conclu une sorte de marché avec Al-Qaida : il est devenu le représentant du mouvement de Ben Laden au Maghreb et, en échange, il bénéficie de la médiatisation dont il avait besoin, en particulier de la part des médias arabes, tels Al-Jazira. Le numéro 2 d'Al-Qaida, [Ayman] Al-Zawahiri, n'a jamais caché, ces dernières années, tout l'intérêt qu'il portait au Maghreb.
Le GSPC et Al-Qaida ont donc conclu une alliance…
Il n'y a pas de doute. Quand Al-Zawahiri a annoncé cette alliance, il a publié l'organigramme du nouveau mouvement, de façon très officielle et très crédible. Ses travaux d'approche vers le GSPC ne datent pas d'hier. Dans les années 1990, il avait tenté cette unification, mais en vain. A l'époque, le GSPC faisait encore partie des GIA [Groupes islamistes armés]. Il s'en est séparé en 1996 avant de surgir, sous son appellation propre, en 1998.
Longtemps, le GSPC a bénéficié d'une image relativement positive en Algérie. Il était supposé épargner les civils et ne s'en prendre qu'aux forces de sécurité algériennes…
Ce temps-là est révolu. La stratégie du GSPC a changé. Il accentue son rejet absolu de toute réconciliation et signifie qu'il a désormais deux ennemis : le pouvoir algérien et l'Occident, en particulier la France. Dans l'un de ses derniers communiqués, dûment authentifié, il y a environ trois mois, il le dit clairement. Le choix de ses cibles, mercredi, ne doit d'ailleurs rien au hasard : le Palais du gouvernement est le cœur même du pouvoir algérien. C'est aussi un bâtiment qui date de l'époque coloniale française. Il abritait autrefois le siège du gouvernement général, autrement dit les représentants du pouvoir métropolitain, et surplombait le fameux "Forum". C'est là qu'en 1958, le général de Gaulle a prononcé son fameux discours - "Je vous ai compris…" - qui a été interprété par les colons comme l'assurance que l'Algérie resterait française. La symbolique est donc double et particulièrement forte. Si le GSPC avait choisi de faire un millier de morts, il aurait envoyé ses kamikazes rue Didouche-Mourad [l'une des principales artères de la ville], par exemple. Il ne l'a pas fait, délibérément.
Quelles conséquences ces attentats-suicides peuvent-ils avoir ?
La première, c'est la fragilisation du processus de réconciliation voulu par M.Bouteflika. C'est un coup dur pour le président, et même un camouflet. La population algérienne est sous le choc. Le pouvoir va devoir réagir. Je ne crois pas qu'il puisse se limiter à une riposte purement sécuritaire. Je m'attends à un discours musclé sur le plan politique, peut-être même à une initiative. Les autorités vont être obligées de faire quelque chose pour tenter de débloquer les choses et de rétablir la confiance.
L'Algérie doit-elle s'attendre à d'autres attentats de ce type, aussi meurtriers ?
C'est à craindre, malheureusement. L'Algérie, le Maroc et même la Tunisie risquent d'être encore frappés. Il y a des liens entre les kamikazes algériens et marocains. Il a été prouvé que des terroristes tunisiens, récemment arrêtés et jugés en Tunisie, avaient fait le maquis avec le GSPC en Algérie. Les uns et les autres ont réussi à se coordonner au Maghreb, sous le label d'Al-Qaida.