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| Pour faire la ville ensemble par Benkoula Sidi Mohamed El Habib* |
Pour faire la ville ensemble
par Benkoula Sidi Mohamed El Habib*
VERS LA NECESSITE D'UN URBANISME DE PARTICIPATION
Le boulevard Millenium, malgré les avantages qu'il présente, puisqu'il relie l'intérieur de Bir El-Djir au rond-point du tribunal, est un véritable calvaire pour nous. Nous souhaitons que le président de la République stoppe cette urbanisation qui nuit à notre cadre de vie. En plus d'être déjà un véritable dépotoir de résidus et un danger pour nos enfants et nous-mêmes, les autorités s'apprêtent à nous fermer la vue sur l'autre côté du boulevard par la construction d'ensembles immobiliers qui collent à nos maisons. Nous aurons peur d'ouvrir nos fenêtres. Nous avons marre de cet urbanisme qui ne nous respecte pas(1) , nous déclare un habitant de Bir El-Djir au milieu d'un groupe d'autres personnes qui menaçaient de se coucher sur le boulevard en cas où les travaux des ensembles sont entamés.
Il est sûr que face à ce type de réactions, nos interrogations à propos de l'urbanisme des technocrates ne font que se multiplier. Ce type de cas révèle le refus que témoignent les riverains aux aménagements des autorités qui ne les consultent pas.
Nous pouvons comprendre les intentions de la DUC qui sont louables, mais il nous semble, cependant, nécessaire d'oeuvrer pour la création d'une véritable plateforme de débat avec le citoyen avant d'entamer un quelconque projet. Ce qui permettrait de rompre éventuellement avec l'urbanisme autoritaire, tel qu'il a été pratiqué dans des pays européens jusqu'aux années 1970, et de nouer avec l'urbanisme de participation.
SUR L'ENTRETIEN DE L'EXISTANT COMME PRIORITE
Parmi les critiques que nous nous permettons de formuler, est celle qui consisterait à dire que les autorités se sont éparpillées sur de nombreux chantiers, et qu'aucun ne fait mine d'être achevé. Certes, qu'un responsable déclare qu'un projet est terminé ou en phase de finition c'est quelque chose, la réalité c'est autre chose. Les regards de tel ou tel boulevard qui n'est jamais parfaitement plat sont mal réalisés, parfois profonds dans le bitume, parfois surélevés, certains dégagent des odeurs fétides, les réparations qui y sont apportées ne durent pas longtemps, les trottoirs exigus et jalonnés de cercles de palmiers sont impraticables, les terre-pleins sont parsemés de saletés et de sacs bleus et nous en passons. Autant de preuve de l'abandon de l'espace public et de sa mauvaise gestion. Ce qui revient à dire que le meilleur urbanisme est celui qui s'occupe d'abord de l'existant.
C'est-à-dire que nous ne pouvons pas courir derrière une extension qui ne respecte pas l'environnement et ne donne pas suffisamment d'importance à l'espace vert au moment même où des quartiers mythiques comme Sid El-Houari, menacent de tomber en ruine. J'ai envie de dire que ce que nous pratiquons c'est tout sauf de l'urbanisme. Car en construisant à outrance, sans originalité et sans mettre en priorité l'insertion de la verdure en masse, forcément, nous ne faisons pas le bonheur du citoyen. Un dicton arabe dit : « L'eau, la verdure et le bon visage font partir la tristesse ». L'urbanisme est un art qui chez les Grecs devaient assurer le bonheur du citoyen et sa sécurité. A Oran, il est malheureusement désordre, saleté et désertification. Le constat est amer et la question qui s'impose aujourd'hui c'est comment y remédier ?
L'URBANISME UNE QUESTION DE RECHERCHE
Selon Jean-Pierre MARCHAND, « La ville c'est l'émergence de la raison, de la polis (de la politique) : c'est l'émergence de la discussion critique, la constitution d'un espace public aussi bien en termes concrets qu'en termes pensants »(2). L'urbanisme ne doit, donc, surtout pas rester enfermé dans le bureau des décideurs, il doit aller vers les universités et les citoyens. Les pouvoirs publics doivent se déplacer vers les départements d'architecture, d'urbanisme et autres en vue de rencontrer les chercheurs et de mener des actions avec eux. Ne parle-t-on pas de la professionnalisation de l'université avec l'arrivée du LMD ? Il faudra bien que nos décideurs apprennent à être plus humbles et à aller sans escortes vers le monde de la recherche, à l'instar des dirigeants des pays développés qui respectent la production scientifique quelle que soit sa qualité.
Dans cet ordre d'idées, toujours dans les pays développés, les universitaires très impliqués dans les affaires publiques, formulent souvent des critiques acerbes à l'endroit des politiques de la ville et ce n'est pas pour autant que les décideurs à l'échelle nationale et locale les menacent. Dans notre pays, les décideurs qui acceptent la critique semblent ne pas faire légion. Pour qu'ils la tolèrent il faut qu'elle soit à la mesure de ce qu'ils jugent eux-mêmes comme étant acceptable. Nous comprendrons alors que la gestion de la ville qui est incontestablement selon Marcel RONCAYOLO(3) une question de politique n'est pas encore prête à sortir, dans notre pays, de l'âge des ténèbres où le détenteur du pouvoir public pense que tout doit être conforme à sa logique.
L'URBANISME PROSPECTIF
Pourtant, nous aspirons tous à protéger notre patrimoine parce que nous en sommes jaloux, à bénéficier d'un cadre de vie confortable, à apprendre dans des lieux qui bouillonnent de culture pour nous y épanouir. A partir de là, et toujours dans une logique de confort, un boulevard par exemple ne doit pas être seulement un espace privilégié de la voiture. Il doit combiner toutes les formes de circulations et même prévoir l'éventualité de suppression d'une forme de circulation dont l'une des plus probables est la circulation mécanique. Ce qui répondrait parfaitement aux appels de notre président de la République, Monsieur BOUTEFLIKA, à la nécessité de réaliser les objectifs du Développement Durable. Ce qui ne semble pas être le cas au jour d'aujourd'hui puisque le boulevard du millenium, vanté pour son seul mérite d'être long de 4.5 km, est réalisé selon une logique très simpliste et dans un cadre urbain chaotique. Il induit selon nous l'idée de l'inexistence de ce que nous appellerons sans l'inventer l'urbanisme prospectif. Les autorités auraient pu pourtant prévoir des passages souterrains pour le métro et d'autres pour la traversée des piétons, ce qui aurait pu encourager l'usage des transports publics et le retour à des modes de circulation plus douces comme l'utilisation de la bicyclette, au lieu de prévoir des passerelles inesthétiques qui ne sont pas dans de nombreux cas utilisées. Par ailleurs, les nouveaux boulevards doivent être accompagnés de coulées vertes importantes et de cours d'eau qui ne gênent pas la circulation piétonne. Ils doivent être bordés de mobiliers urbains d'une haute qualité de design à la hauteur de ce que nous voyons à l'étranger.
LA VILLE C'EST FLANER AVANT DE S'Y OCCUPER
En effet, la ville est toujours en débat, elle est le produit de ce que nous en faisons au quotidien. Ce qui « signifie qu'être dans un lieu administrativement dénommé «ville» ne suffit pas pour expérimenter la ville, cela ne suffit pas pour éprouver un sentiment urbain. Il y a un «aller en ville» qui doit encore se faire, qui doit encore s'opérer même quand on habite une grande capitale. On peut faire des plans, des aménagements, construire des édifices, choisir des toponymes prometteurs, il n'y aurait de ville que lorsque l'habitant est suffisamment motivé pour flâner et non plus simplement pour vaquer à ses occupations »(4). Ce qui nous amène à penser que cette idée de l'agrément qui dominait dans la démarche urbanistique du Général Lamoricière(5) et ses ingénieurs dans les années 1840 à Oran, demeure vraie plus que jamais. Une ville qui n'émeut pas, principalement par le plaisir d'y être, une ville malade à l'image des cités et des quartiers-dortoirs qui se multiplient dans la périphérie noyée dans l'anarchie, ne peut que rendre malheureux ses habitants et les plonger encore plus dans le rêve de l'Europe.
En d'autres termes, la création de pôles universitaires, de stades olympiques et d'autres projets d'envergures sont tout simplement du tape-à-l'oeil. Ni plus ni moins. Cette stratégie qui repose comme nous l'avons déjà dit dans d'autres articles sur la priorité et la persistance de l'urgence, comme cette idée saugrenue de créer un autre et ensuite un autre centre-ville qui se meurent dans l'urbanisme inachevé, privilégie le besoin par rapport au plaisir de vivre au quotidien la ville.
ConclusionIl est sûr que dans le déséquilibre des moyens et des pouvoirs, des stratégies et des perceptions, les visions des technocrates, des administrateurs et des professionnels de la ville de toute formation confondue, peuvent diverger. D'où la nécessité de consulter l'ensemble des acteurs de l'espace public et particulièrement l'habitant. Celui-ci a son mot à dire, car c'est lui qui habite tandis que le plan n'est censé que dicter une organisation qui, pour diverses raisons, n'est pas respectée dans la plupart des cas. Ainsi, si PORTZAMPARC (Christian) déclarait au collège de France en 2005 que « l'architecture est un débat avec l'homme », moi je dirai que « l'urbanisme est un projet de ville qui ne doit pas se faire sans ses habitants ».
Nous ne rappellerons pas que les villes du M'Zab qui ont ému RAVEREAU (André)(6) et le monde entier, illustrent fortement cette idée de la ville qui se fait sans l'intervention des élites. Repenser la ville dite «moderne» sous-entend nous semble-t-il d'abord l'idée de déterminer les champs, les modes et les délais d'intervention tout en les régulant selon les conjonctures pour un meilleur fonctionnement de la composition urbaine. Revoir les modes de production de l'espace consommé par l'usage de l'urbanisme de la parcelle qui sous-tend une forme d'appropriation appauvrie de l'espace public par l'habitant est désormais une nécessité dans nos villes. Il faut engager un véritable débat, transparent, sur la ville, par exemple dans des cafés publics loin du faste des grands hôtels si nous aspirons vraiment à faire la ville ensemble.
* Architecte - Docteur en urbanisme, enseignant au Département d'Architecture d'Oran.
Notes
- Propos d'un habitant de Bir El-Djir pendant le mois de juin.
- MARCHAND (Jean-Pierre), HOCHE (Agnès), HERBUVAUX (Serges), « Espaces et territoires », in (BALZANI (Bernard), BERTAUX (Roger) et BROT (Jean) (coordinateurs), Questions urbaines et politiques de la ville, L'Harmattan, 2002, p.26.
- RONCAYOLO (Marcel), Lectures de villes, «Formes et temps», Editions Parenthèses, Marseille, 2002.
- MARCHAND (Jean-Pierre), HOCHE (Agnès), HERBUVAUX (Serges), « Espaces et territoires », in (BALZANI (Bernard), BERTAUX (Roger) et BROT (Jean) (coordinateurs), Questions urbaines et politiques de la ville, L'Harmattan, 2002, p.25-26.
- « En vous occupant des ouvrages utiles, ne négligez pas ceux qui peuvent donner l'agrément à notre ville. Des esprits qui ont la prétention de se croire pratiques exaltent seulement la question d'intérêt matériel ; vous ne partagerez pas leur erreur, vous penserez comme moi que les travaux d'agrément sont ceux qui attirent et retiennent la population dans les villes. Quand ces conditions manquent, on voit bientôt les cités languir et devenir désertes. », LESPES (René), Oran, Étude de géographie et d'histoire urbaines, Éditions Bel Horizon, 2003, p.139.
- A voir propos d'André RAVEREAU, recueillis par Sidi Mohamed El Habib BENKOULA, Ravéreau et l'art de bâtir dans le désert, in PASSERELLE, Mobilités des savoirs, n°2, octobre 2005.
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| Paru le : 07-09-2007 |
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