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Ecole et soci�t�

 

ÉCOLE ET SOCIÉTÉ

par SIAGH Mohamed Said

Sociologue

 

 

Les études faites sur les systèmes scolaires s'accordent à montrer que l'école n'est pas neutre et qu'il est illusoire de croire en sa capacité de résoudre les contradictions inhérentes à tout système social. Aussi, on ne peut attendre que les inégalités sociales soient éliminées par un système scolaire, même très performant.

 

En effet, le système scolaire reproduit et légitime les classements du système social et ceci se passe bien évidemment sans machiavélisme. C'est donc en toute "innocence" que se reproduisent les distinctions sociales à travers :

- les verdicts scolaires,

- les appréciations des maîtres,

- la répartition des élèves dans les diverses filières et parfois les différents établissements.

 

 Nous nous proposons de traiter d'abord du problème de l'école tel qu'il se pose aujourd'hui, ensuite de l'enseignant, puis de l'élève et enfin du contenu que l'école véhicule et des méthodes qui y sont utilisées. Nous insisterons en conclusion sur la nécessité de mettre en place une école pouvant répondre de manière efficace aux exigences d'une société qui se veut moderne ; étant entendu que la première bataille à gagner et le premier défi à relever réside dans la production d'intelligences capables de réfléchir sur les problèmes de plus en plus complexes qui se posent dans les sociétés modernes.

 

1. LE PROBLÈME DE L’ÉCOLE EN ALGÉRIE

 

Depuis quelques années, l'école est devenue une cible. Elle est souvent critiquée et traitée de tous les maux. Les raisons sont multiples.

 

D'abord, il faut reconnaître que bien avant octobre 1988, les critiques ont commencé à se manifester à propos de tous les domaines de la vie sociale et elles n'ont pas épargné l'institution scolaire. L'insatisfaction s'exprime donc avec beaucoup de virulence particulièrement de la part des couches aisées et bien intégrées dans le système social. Ces couches ne se sont pas exprimées auparavant parce qu'elles avaient pu faire "échapper" leurs enfants à l'arabisation totale grâce notamment à l'existence de classes bilingues. Ces soupapes de sécurité ont donc fait reculer pendant longtemps la prise de conscience concernant le problème de l'école.

 

Effectivement, la majorité des élèves issus des couches aisées ont suivi un enseignement bilingue, aidés dans leur travail par leurs parents qui ont choisi pour eux les filières les plus cotées au lycée comme à l'université, laissant aux autres les filières qui ouvrent la voie seulement aux études littéraires ou juridiques qui étaient déjà arabisées au niveau de l'université.

 

2. L'ENSEIGNANT

 

L'Algérie avait à l'indépendance beaucoup de pédagogues de valeur qui pouvaient mettre en place une école à la mesure des aspirations d'un peuple qui venait de connaître une guerre absolument destructrice aux plans matériel et moral. Malheureusement, le problème de l'enseignement a été posé en terme de pouvoir et non de pédagogie d'autant plus que la question de la langue a été vite réglée en escamotant la réalité complexe concernant ce délicat problème.

 

Les atouts ont ainsi été perdus. Ceux qui pouvaient contribuer à l'amélioration de la prise en charge pédagogique se sont retirés pour laisser place à des "bricoleurs" de la pédagogie d'autant plus que tout se déroule sur fond de transfert de complexe d'infériorité entre ceux qui ne comprenaient pas la langue française vers ceux qui ne comprendront pas la langue arabe.

 

L'arabisation rapide et volontariste, décision politique et anti pédagogique, va être réalisée grâce à un appel massif aux enseignants moyens orientaux sans évaluer leurs connaissances et encore moins leurs compétences pédagogiques, et à un recrutement d'enseignants algériens dont on exigeait seulement la "connaissance" de la langue arabe.

 

La massification rapide ne permet pas de toute façon de faire un recrutement adéquat car dans tout projet pédagogique de grande envergure, la quantité et la qualité ne peuvent pas toujours faire bon ménage.

 

3. L'ÉLÈVE

 

Certes les taux de scolarisation des enfants de 6-13 ans, puis des 6-15ans ne cesse d'augmenter. Mais quelle importance accorder à un pourcentage ? Il faudra nécessairement affiner la recherche dans ce domaine et voir dans quelle mesure cet accroissement notable n'est que l'arbre qui cache la forêt.

 

En effet, quelles connaissances détient un enfant qui finit aujourd'hui le cycle fondamental sans pouvoir aller au lycée et quel savoir possède un adolescent qui termine ses études secondaires sans avoir décroché le baccalauréat ou encore avec quel bagage culturel et scientifique le jeune bachelier fait-il son entrée à l'université ?

 

Si en toute honnêteté, nous ne pouvons répondre en ce qui concerne la fin du cycle fondamental, par contre notre expérience d'enseignant dans un institut qui accueille à la fois des bacheliers et non bacheliers (élèves de Terminale) nous permet d'affirmer que le niveau actuel des élèves est en deçà des exigences du monde moderne et d'une société qui a pour ambition de relever le défi du 21° siècle. Bien évidemment, loin de nous l'idée de mettre en cause les capacités intellectuelles des élèves qui ne sont en réalité que les véritables victimes d'un système d'enseignement en complète inadéquation avec ce qui se fait aujourd'hui dans les sociétés avancées avec lesquelles l'Algérie veut rivaliser. En effet, l'école devient de plus en plus une usine à produire des inadaptés car au lieu de contribuer à l'intégration et à la cohésion sociales, elle favorise plutôt la désintégration en prenant l'élève en otage pour en faire un ennemi de ses parents qui lui sont présentés comme des personnes ne parlant pas la "bonne langue" et n'ayant pas les "comportements adéquats" : beaucoup d'enseignants transforment leurs cours en séances de critique et de dénonciation des comportements parentaux, créant un malaise profond chez l'élève qui ne sait plus qui a raison : le maître ou les parents. Mais parfois l'élève s'évertue à faire appliquer les "consignes" apprises sur les membres les plus faibles de la famille : sa mère et ses sœurs.

 

Devant le pourcentage de plus en plus faible de réussite et l'accroissement vertigineux du nombre de laissés pour compte ou comme on dit dans le jargon : "orientés vers la vie active", les élèves prennent conscience que malgré tous les efforts qu'ils fournissent, la clé de la réussite leur échappe totalement et ceux qui, sous l'effet de pressions familiales, tentent encore une fois leur chance dans la formation professionnelle en sortent certes souvent avec un diplôme mais presque jamais avec un emploi. Ce qui accentue leur désarroi et leur incompréhension d'une société dont ils acceptent les règles d'un jeu qu'ils perdent souvent. Il ne leur reste plus que les murs du quartier pour ruminer en groupe hargne et désenchantement ou la mosquée pour plonger dans la recherche d'un "ailleurs" merveilleux chez des aïeux hypothétiques ayant vécu l'âge d'or". Malheureusement, à l'heure actuelle, les recruteurs dans ce domaine ne manquent pas et l'idéal promis est aussi grandiose que le désarroi avec lequel ils arrivent entre les mains de ces "manipulateurs d'âmes" qui glorifient démesurément le passé, ridiculisent le présent et insultent l'avenir.

 

4. LE CONTENU

 

Tout système d'enseignement doit inculquer ce qui permet le développement d'une personnalité multiple. Il doit cultiver la réflexion, la capacité de juger, les motivations qui poussent à compléter les connaissances et incitent à apprendre toujours davantage. C'est un enseignement qui doit avoir des effets durables puisque la culture acquise sera susceptible d'être sans cesse mise à jour et complétée.

 

Mais que se passe-t-il chez nous ? Certes, beaucoup de changements ont été apportés à l'école depuis l'indépendance. Ils ont souvent porté sur la réduction de l'horaire de telle matière, le renforcement de telle autre ou l'introduction de nouvelles disciplines. Tout ceci va se faire au gré des turbulences sociales, des pressions et des humeurs. Ces aménagements ne visent pas du tout à améliorer l'efficacité du système afin d'amener les élèves sortant du cycle fondamental à atteindre un point de non-retour vers l'analphabétisme qui demeure le fléau à combattre. En effet, les élèves accèdent automatiquement à la classe supérieure sans aucune évaluation permettant de déceler leurs lacunes afin de les combler et leur permettre de mieux suivre. Ce procédé de passage est à l'origine de la formation d'élèves analphabètes qui ont pourtant fréquenté l'école pendant plusieurs années. C'est ainsi que la langue arabe qui bénéficie d'un volume horaire appréciable n'est même pas maîtrisée. Que dire alors des autres disciplines ? Tout ceci explique pourquoi après des décennies d'arabisation, la presse en langue française continue de se bousculer aux étalages des libraires. Existe-t-il un constat d'échec plus cuisant ?

 

Malgré tout ceci, on parle de reformes dans les domaines économiques mais aucune voix ne s'élève pour poser le problème du rendement et d'efficacité dans le monde scolaire. Il convient pourtant d'essayer rapidement d'analyser sereinement la situation et de laisser les pédagogues (s'il en reste encore !) réfléchir à des solutions en associant parents et élèves. Un vent de démocratie doit nécessairement souffler sur nos institutions éducatives pour qu'elles ressemblent à celles des sociétés qui ont l'ambition de participer à l'histoire du monde d'aujourd'hui.

 

5. LA MÉTHODE

 Les recherches contemporaines en sciences sociales ont mis en valeur les difficultés de la communication et par là même de la pédagogie. Pour prendre connaissance et assimiler un message, il faut vouloir, pouvoir et savoir écouter. Mais déjà, pour avoir cette volonté, d'autres conditions sont exigées : nécessité d'être à l'aise moralement et matériellement, d'avoir un cadre et des conditions propices et enfin de trouver quelqu'un qui soit en mesure de transmettre ce message avec un maximum d'efficacité en créant l'atmosphère et en trouvant la manière la plus convenable. Nous réalisons malheureusement que notre école est loin d'offrir ne serait-ce qu'une partie de ces exigences. En effet, comment bien enseigner dans des classes surchargées qui dépassent parfois 50 élèves mais aussi comment peut-on être attentif dans ces conditions d'autant plus que souvent le contenu n'est pas très captivant et le maître pas toujours agréable compte tenu des problèmes dans lesquels il se débat. Il faut ajouter entre autres la difficulté de trouver des supports pédagogiques de qualité en quantité suffisante.

 

Les pédagogues sont tous d'accord sur l'importance de la qualité des manuels et des documents à présenter aux élèves. Cette qualité doit concerner aussi bien la forme que le contenu.  Certes, l'Institut Pédagogique National fournit des efforts pour garantir le maximum de manuels mais malheureusement, dans l'état actuel des choses, il ne peut offrir des manuels capables d'apporter plus de motivations à l'élève et de pallier un tant soit peu aux défaillances de l'enseignant dépassé par les effectifs, les conditions de vie et les moyens réduits dont dispose l'école.

 

Il devient urgent d'apporter des changements au sein de l'école. Il faut la débarrasser d'abord de l'excès de politique et de l'excès de religion. On ne forme pas un citoyen en l'assommant de devoirs dont il ne voit pas la réalisation effective autour de lui et on n'inculque pas la religion à coups d'interdits, de récits d'épouvante et de châtiments savamment détaillés qui l'attendent dans l'au-delà.

 

Les experts pédagogiques, sociaux et scientifiques s'accordent à dire qu'aujourd'hui, aucune école ne peut donner des connaissances pour une vie entière. La culture moderne se définit par deux éléments de base : un système de connaissances fondamentales et la faculté d'en acquérir toujours de nouvelles. C'est à ces tâches que doit s'atteler l'école qui doit être le lieu où on apprend à apprendre, à devenir, au bout d'un certain séjour, autonome dans la recherche du savoir et des connaissances nécessaires à la vie au sens plein du terme.

 

Pour permettre à l'appareil de production de fonctionner et de répondre efficacement aux multiples besoins sociaux, pour développer davantage les idées de progrès, de démocratie, de droits à la fois de l'homme et surtout de l'enfant, nous avons grandement besoin de mettre en place un système d'enseignement plus performant car la première bataille à gagner et le premier défi à relever c'est la production d'intelligences capables de résoudre les problèmes complexes qui se posent à notre société.

M. Siagh,

Cours sur la santé de l’adolescent,

Institut National de Santé Publique. 

 

 

 

 

 

 

Date de dérnière mise à jour :2006-03-29
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