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70�me anniversaire de la fondation du PCA par Sadek Hadjer�s

70ème anniversaire de la fondation du PCA

Naissance du PCA, sur les terrains du national,

du social et de la lutte anti-impérialiste mondiale

 

Sadek Hadjerès

 

3e Partie Et Fin

 

L’ENA, interdite plusieurs fois en France, a continué ses activités sous de multiples appellations (La Glorieuse Etoile en 1933, puis les Amis d’El Oumma en janvier 1937). Ses militants se battront vigoureusement en 1936 aux côtés des travailleurs français pour la mise en échec des menées fascistes. L’ENA donnera naissance l’année suivante, au PPA (Parti du Peuple Algérien) à Nanterre dans la banlieue parisienne. C’était en mars 1937, une année après que Messali, devenu leader de cette formation, avait été libéré par le gouvernement du Front Populaire de l’exil en Suisse auquel l’avait condamné le gouvernement de droite précédent. Il était arrivé à Alger en août 1936, au moment même où le Congrès Musulman Algérien tenait un rassemblement de 10 000 personnes au Stade municipal de Ruisseau (aujourd’hui Al-Anasser).

Il reste que la particularité de l’Algérie, à la fois pays musulman et colonie de peuplement européen, rendait plus complexes les problèmes d’une structuration organique capable de mieux faire converger les combats menés avec des motivations et des abnégations différentes par les secteurs les plus avancés de ces deux composantes actives de la population.

Les documents et les témoignages vivants que j’ai eu l’occasion de recueillir sur cette époque me font penser qu’il y a eu, aussi bien de la part de l’Internationale communiste que de nombreux acteurs algériens et français, une volonté récurrente et nettement affirmée d’édifier dans les plus brefs délais une organisation communiste algérienne autonome, résolument acquise à l’objectif stratégique d’indépendance et se distinguant par son enracinement à la fois social, national et organique dans le prolétariat autochtone. Dans le même temps, plusieurs facteurs ont retardé, freiné ou édulcoré cette exigence organique.

Parmi les obstacles, il y a eu au sein des appareils du PCF dont dépendaient directement les organisations communistes algériennes jusqu’en 1936, des pesanteurs de plusieurs sortes. Elles conjuguaient à la fois des pratiques bureaucratiques et des appréciations tactiques unilatérales ou dogmatiques sur les réalités algériennes. Elles ont poussé le PCF à des erreurs d’optique, considérant la contribution, stratégiquement justifiée, du peuple algérien à la bataille mondiale contre la montée du fascisme, dans les mêmes termes et modalités que celle du peuple français. Les instances dirigeantes du PCF avaient pourtant eu le mérite de proclamer et promouvoir dans des contextes politiquement difficiles l’esprit de la solidarité de lutte. Elles ont plusieurs fois montré du doigt les dérives qui sont parvenues à infléchir leurs orientations tactiques ou leurs pratiques courantes. Mais à plusieurs reprises leurs dirigeants et militants à tous les niveaux ne sont pas sortis indemnes du bain dans lequel la bourgeoisie capitaliste maintient la société française, sur la toile de fond d’une désinformation et d’un francocentrisme renforcés par l’imprégnation subtile de l’idéologie coloniale, dans sa version «soft» et paternaliste (la «mission civilisatrice», les Lumières, Victor Hugo, etc,).

 

Luttes inaugurales de 1936

et premiers enseignements

 

Quoi qu’il en soit, la fondation du Parti Communiste Algérien à l’automne 1936, si elle doit beaucoup au stimulant externe qu’a été le mouvement communiste international à travers le PCF, a été un processus endogène, lié à la montée du mouvement anticolonial et national algérien dans toutes ses dimensions et ses composantes.

Ce processus aurait été impossible, ou il se serait réduit à l’agitation symbolique de groupuscules, comme il y en a eu toujours et partout se réclamant du communisme, s’il n’avait pas reposé sur un bouillonnement d’actions exceptionnel à la base de la population laborieuse musulmane exploitée.

Comme les autres composantes organiques nationales qui ont émergé alors, le PCA n’est pas tombé du ciel ou d’outre Méditerranée. Le Congrès constitutif d’octobre 1936 à Alger est le prolongement des actions de masse dans toute l’Algérie, qui restent méconnues quand on s’en tient à la seule chronique des appels, initiatives, programmes, décisions et résolutions au sommet. Celles-ci ne seraient rien sans leur substance vivante, leur base dynamique, le mouvement social des dizaines de milliers de travailleurs dans les usines, les chantiers, les domaines depuis Maghnia jusqu’à Souk Ahras en passant par la Mitidja, la région de Tiaret, de Jijel, de Mostaganem, du Kouif, de Sidi Bel-Abbès (surnommé par les fascistes «le petit Berlin»).

C’était les usines d’Alger comme les tabacs Bastos de Bab El-Oued, où les femmes ouvrières, dont la moitié étaient des musulmanes, ont occupé l’usine assiégée pendant plus d’un mois avant leur victoire. C’était les manifestations de rues où au lieu de fuir comme d’habitude les manifestants ripostaient avec ce qu’ils trouvaient sous la main et ont même envahi le commissariat central. Des actions qui ont affolé les autorités coloniales et surpris et enthousiasmé les responsables syndicaux habitués jusque-là à un difficile et long travail patient. Des actions parfois meurtrières face aux milices des colons et aux forces de répression, menées à diverses reprises comme le dit l’un des manifestants revolver contre revolver et matraque contre matraque. Tout cela aussi bien avant qu’après la constitution du Front populaire, la tenue du Congrès musulman et les premiers pas du PPA sur le sol algérien.

C’est à la lumière de ces actions qu’on comprend le mieux l’émergence du PCA et sa réalité sur le terrain. Elle se confirmera par exemple aux résultats des élections municipales d’Alger l’année suivante (27 juin 1937) dans la section «Indigènes» pour laquelle sur 2188 votants, face aux «notables et administratifs profrançais» qui recueillent 550 voix, la liste communiste en recueille 700 et la liste PPA 210.

Quand avec le recul du temps et de l’expérience, on examine cette année 1936, on constate tout ce qu’elle a apporté, qui contenait en germe les avancées nationales et sociales futures de l’Algérie. Mais aussi tout ce que les années suivantes n’ont pas permis de faire fructifier, en l’absence d’une unité d’action instaurée entre communistes du PCA, nationalistes du PPA et culturalistes des Oulama. Pourtant, les uns et les autres portaient, chacun à sa façon, une part des espoirs et des potentialités de notre peuple.

Ce n’est pas ici le lieu d’examiner les raisons, les enchaînements et les responsabilités de ces insuffisances. Chaque chose en son temps. J’estime pour ma part les responsabilités partagées, elles sont sources d’enseignements dont nombreux restent valables dans les conditions particulières d’aujourd’hui. Un meilleur démarrage aurait évité bien des déboires à chacun de ces courants organisés et surtout au mouvement national, social et anti-impérialiste dans son ensemble.

En attendant, PPA et PCA qui n’ont pas su ou pu s’unir à temps, seront «unis» par les colonialistes à partir de 1939 dans les prisons, où ils laisseront Kaddour Belkaim secrétaire du PCA mourir de tuberculose et où Mohamed Douar, traminot PPA élu triomphalement en avril 1939 aux élections cantonales d’Alger, succombera aussi, torturé à mort.

La lutte a continué.

 

 

18 octobre 1936 : il y a 70 ans, la fondation du PCA

Les années trente, début de jonction du social et du national

 

Sadek Hadjerès : Ancien membre du bureau politique du PCA de 1955 à 1965 et premier secrétaire du PAGS clandestin de 1966 à 1990

 

Il y a plusieurs façons de célébrer l’anniversaire d’une organisation. Par exemple retracer sous différents angles fondamentaux l’itinéraire de cette formation jusqu’à nos jours. Ce ne sera pas le cas aujourd’hui. Car la réflexion et les débats ne s’arrêtent pas à une journée symbolique, pas plus qu’ils ne s’arrêtent pour les femmes au 8 Mars, pour les classes laborieuses au 1er Mai, pour les partisans de la dignité nationale et de la Liberté au 20 Août ou au 1er Novembre.

Aujourd’hui, j’évoquerai, sans dresser un tableau historique, quelques faits de l’époque, des épisodes tels qu’ils ont été vécus à la base, qui illustrent le contexte socio-politique de cette fondation. Ces rappels ont eux aussi leur utilité et leur signification fondamentale. Il est fréquent, dans des polémiques partisanes ayant comme enjeu les luttes du moment, de raisonner sur les événements du passé en se fondant sur les seuls critères et les conditions d’aujourd’hui, abordés souvent de façon abstraite. On perd de vue ainsi que l’actualité présente est forcément le résultat d’évolutions historiques à partir de situations tout à fait différentes. Transposer les logiques contemporaines sur des situations révolues, c’est risquer de ne pas comprendre la signification de l’évènement fondateur et des évolutions ultérieures.

Les quelques faits que je vais évoquer illustrent selon moi un fait capital : les premiers pas de la jonction entre les luttes nationales et sociales. Ce processus au long cours est loin d’être achevé, il se poursuit aujourd’hui (tout comme celui de la jonction du national et de l’international). Il a connu des fluctuations et des aléas au fil des décennies. Dans ce domaine, l’Algérie a souvent été en pointe par rapport à de nombreux pays du monde arabe, mais elle a connu aussi des retards et des remises en cause des progrès réalisés, Ces insuffisances sont selon moi l’une des raisons des déboires et des crises qu’a connues l’Algérie après des luttes héroïques et une indépendance qui méritaient un meilleur avenir. En ce sens, je crois, la signification historique de la fondation d’un parti (quel qu’il soit) n’intéresse pas seulement ses militants, mas tous ceux à qui tient à coeur la chose publique.

En 1936, l’Algérie musulmane, surtout dans les villes, était à l’heure de l’effervescence provoquée par la réunion du «Congrès Musulman» en Algérie et l’avènement du Front Populaire en France. Le parti du PPA, issu de l’Etoile Nord-Africaine en France, commençait seulement à s’implanter, à la veille de la venue de Messali à Alger. J’avais lu ou entendu dire un certain nombre de choses sur cette période, mais c’est presque par hasard, une trentaine d’années plus tard, vers 1968, que j’ai eu l’occasion de mesurer l’impact qu’avait eu l’action des premiers syndicats algériens (dont le premier congrès, dans le cadre de la CGTU, semble remonter à 1932).

 

Quand la mémoire populaire

enfouie rejaillit

 

Ce fut à l’occasion d’un témoignage vivant, direct, non partisan et pour moi inattendu. Vivant à nouveau clandestinement depuis trois à quatre ans après le coup d’Etat du 19 juin 1965, je me trouvais de passage à «La Mansarde». Nous appelions ainsi le local exigu et obscur de la Basse-Casbah, à la fois refuge pour quelques camarades et siège d’une imprimerie secondaire de «Saout-ach-châab» (la principale se trouvait plus haut, dans la moyenne Casbah). La «mansarde» était nichée au premier ou deuxième étage d'un immeuble vétuste et tombant en ruines, on y accédait par un escalier branlant. Elle a abrité bien des épisodes de la résistance contre la politique antidémocratique et antisociale qui a caractérisé les premières années du pouvoir que nous appelions celui du «clan d’Oujda». La répression contre les militants syndicaux, démocrates et communistes connaissait alors une de ses vagues les plus violentes. J’étais venu discuter avec un des «locataires» de la «mansarde» une opportunité inattendue de nouveaux papiers d’identité pour moi et il me fallait une photo sur le champ dans mon nouvel accoutrement. Il me proposa, étant donné l’urgence et la proximité du lieu, un vieux photographe ambulant, installé sur la place des Martyrs, ex-place du Gouvernement [1]. Il avait pour toute boutique sa vieille boîte magique et un maigre attirail en plein air.

Pas vraiment prudent pour moi mais il n’y avait pas le choix et c’était de toute façon moins risqué que certains studios professionnels. Pendant que le photographe à l’ancienne mode développait son cliché, je lui glissai: - Tu n’as pas l’air d’avoir beaucoup de clients? (Je m’en réjouissais, ça allait plus vite). - Malheureusement, on ne gagne plus rien avec la concurrence du moderne, mais tout le monde n’a pas l’argent pour bien s’installer. Ah, win zman, où est le temps heureux! Des centaines venaient alors défiler chez moi! Je venais seulement de commencer. - Comment çà, des centaines? - Les dockers, les travailleurs du port, «djabouha» (ils l’ont remportée, ils ont réussi!). Eux et beaucoup d’autres. Du jour au lendemain! Avant ça, ils n’avaient pas de droits, «hagrin houm» (on les humiliait. C’était des journaliers, tu travailles aujourd’hui, demain on te jette. Quand ils ont arraché leur premier statut, c’était pourtant du temps de la France, en avant les photos pour établir leurs cartes. Et ensuite même les photos avec leurs enfants tout habillés de neuf pour les fêtes de l’Aïd ou du Mouloud. Heureusement, ils avaient eu à leurs côtés ç’hab essandika (les gens du syndicat)».

Sentant mon écoute attentive, il poursuivait dans ses souvenirs: «Certains jours, «ed-dâawa teghli», ça bouillonnait par ici, Alors, même des non-dockers venaient faire la photo, ils croyaient qu’avec ça, ils pourraient demander des droits. Et puis, il y avait parmi les dockers beaucoup de religieux qui fréquentaient «Nadi Ettaraqi». Comme je faisais l’étonné, il poursuivit : «Tu vois l’immeuble en face (où siégeait le «Cercle du Progrès», siège des manifestations culturelles des Oulama). Les gens pauvres et riches, habillés à l’arabe, à la française ou moitié-moitié, affluaient pour écouter les conférences. C’était très animé. Il y avait l’istî’mar (le colonialisme) mais en même temps on avait l’espoir». Allah idjib al-khir lal djamî, ya wlidi, conclut-il en me rendant la monnaie pour le prix des photos.

 

Tempêtes dans les esprits

et dans les rues

 

Cette allusion au flux et reflux des événements, aux sorts individuels et collectifs à travers les époques, m’avait mis du baume au coeur par les temps sombres que je vivais. Rien n’est jamais perdu des luttes passées. Le flash qu’il venait de dresser d’événements qui l’avaient marqué, tout en me réchauffant le cœur, aiguisa ma curiosité pour tout ce qui s’était joué autour de ce lieu-carrefour (Bab-Azoun-Pêcherie-quartier de la Marine) où se croisaient les gens de la Casbah, du Port, de la grande Mosquée, les milieux d’affaires et les simples gens d’Alger ou de passage en provenance de l’intérieur.

 J’appris ainsi, à travers le temps que le travail clandestin me laissait pour les lectures, bien des choses sur le milieu de cette décennie lointaine. Il arrivait en Algérie ce que redoutait le député socialiste français Abel Ferry (rien à voir avec le Jules) vingt ans auparavant quand il déclarait en 1913, avant la Première Guerre mondiale, à la Chambre française des députés: «Et l’histoire montre que, quand les problèmes sociaux puisent leurs forces dans les complications religieuses, dans les ressentiments nationaux, ils ont alors une force d’explosion incomparable» [2].

Ce n’est pas pour rien que la «circulaire Michel» (du nom de Fernand Michel, secrétaire général des Affaires indigènes et de la Police) suscitera en février 1933 une grande émotion avec sa double interdiction : interdit aux Oulama, accusés d’agitation wahabiste, de prêcher dans les mosquées (seuls étaient autorisés les muftis officiels) ; interdit aux syndicalistes et aux communistes les déplacements sur les marchés et les douars dans les campagnes, comme le faisaient, selon ce chef de la police, les Rafa Naceur, Paul Radiguet et Ben Ali. La décision déclencha une vague de protestations dans la capitale. Plusieurs milliers de personnes ont défilé depuis la rue de la Marine où se trouvait Djamaâ Lekbir (la Grande Mosquée) à la rue de Constantine aujourd’hui Asselah Hocine) devant la préfecture pour réclamer l’annulation de l’arrêté. La police bouscule et arrête les manifestants. Parmi eux, Serrano, militant du Secours rouge et Navarro, responsable de l’Union locale des Syndicats CGTU, qui avaient harangué la foule à la sortie de la prière, place du Cheval pour manifester et qui vont être condamnés à six mois de prison. C’était l’époque où les lois coloniales scélérates (code de l’indigénat, décret Régnier, etc. interdisaient aux musulmans toute activité syndicale ou politique).

 

Du nouveau sur le port

 

A la même époque, la corporation des dockers était livrée jusqu’en 1932-33 au bon vouloir de quelques gangs du port, agents des acconiers et de la police, qui détenaient les jetons d’embauche, les distribuaient au prix fort ou à leurs mouchards, ne toléraient pas d’activité syndicale ou politique. Ils utilisaient la force et l’intimidation contre les travailleurs, qui étaient fragilisés par leurs conditions de vie familiale et d’habitat dans la Casbah ou les bidonvilles («Mahieddine» sur l’emplacement actuel de la salle Harcha et des environs). Une partie d’entre eux essayait de surmonter leur détresse en s’adonnant au kif et au vin.

Les Oulama menèrent à cette époque une large campagne par affiches contre le vin et les fumeries. Ils attirèrent au cercle du Progrès des dockers qui en suivant ces causeries réfléchissaient sous l’angle moral à leur condition et à leur esprit de responsabilité.

Un de ces dockers, En-Nafaâ, parmi les plus assidus au Cercle devint un militant syndical exemplaire et un cadre communiste de valeur sur le port. [3]

Sur le port en effet depuis des années, des syndicalistes comme Torrecillas luttaient pour assainir le climat empoisonné par les pressions policières et la corruption. Des militants, dockers ou non, expliquaient et organisaient sur place. La jonction entre le prêche moral des Oulama et les efforts de formation politique des communistes est parvenue, dans les conditions d’un mouvement socio-politique ascendant dans le pays et en France (Front populaire), à isoler la coalition des patrons et de leurs protecteurs dans l’administration française. Elle a contribué à l’édification d’un syndicat solide. Cette évolution gagna ensuite les autres ports algériens. Elle aura des conséquences positives sur le rôle des travailleurs dans le contenu des orientations sociales et démocratiques du mouvement national.

 

Une tradition est née,

lutter pour vivre

 

Pendant des décennies, cette «amana», ce message, comme le plus précieux des chargements, passera d’une génération à l’autre, porté sur les épaules de ces rudes travailleurs. Conscients d’être un des poumons économiques de la nation, ils refusaient de plier en dépit de leurs dures conditions. Ils n’ont ménagé ni leur sueur, ni leur bon sens, ni leurs vies.

Ils furent avant 1954 pour tous les Algériens et même pour d’autres travailleurs du monde, un exemple d’internationalisme en solidarité avec les patriotes du Vietnam en guerre pour leur indépendance. Ils ont refusé de charger les bateaux français en partance pour le Viet-nam, malgré la dure répression des CRS français et les pertes de salaires. Malgré aussi, malheureusement, l’opposition et le sabotage de militants nationalistes sur le port. Ce qui n’a pas empêché ces derniers de s’attribuer faussement plus tard la paternité de ces actions, pour faire plaisir aux Vietnamiens ou aux autres gouvernants de pays socialistes où ils étaient accueillis en solidarité. Pas plus que ne sont fondées certaines allégations sectaires du texte de la Charte de la Soummam de 1956, déniant aux communistes et aux syndicats de l’UGSA (ex-CGT), les seuls existants en 1955, la paternité des journées d’action et des grèves nationales de la première année de guerre. Les dockers, les traminots et d’autres corporations en furent les fers de lance, suivis à leur tour par les commerçants et d’autres couches. C’était le moment de transition où le FLN comme organisation politique ne s’était pas encore affirmé dans la capitale, avant la reprise en main par Abbane Ramdane, Lakhdar Rebbah et d’autres. J’ai eu l’occasion de rappeler que les militants FLN proches de ces dirigeants et chez qui j’étais hébergé (dont l’un est encore en vie) me questionnaient à ce sujet et que je leur confirmais chaque fois ce qu’il en était, leur annonçant même à l’avance l’action prévue dans l’espoir qu’elle serait soutenue.

Les dockers ne baissèrent pas les bras durant la guerre de libération, ils ont poursuivi leurs actions sur le terrain, en dépit de l’inertie de certains cadres de l’UGTA qui se contentaient de collecter les chtirak pour le FLN, s’éclipsant ensuite aux moments des actions. C’est d’un air désolé que me le dit à Bab el Oued en 1959 Ammi Said, ce vétéran des cadres dockers avec qui j’étais en contact régulier et qui sera assassiné quelque temps plus tard par l’OAS.

Une trentaine d’années après le démarrage du mouvement syndical et communiste sur le port d’Alger, en ce mois de mai radieux et tragique de 1962 qui annonce la victoire, 63 dockers sont tués et 110 blessés au niveau de l’embauche matinale par une voiture piégée de l’OAS.

Une trentaine d’années encore plus tard, en novembre 95, Hafidh Megdoud, après tant d’autres militants syndicaux arrachés à la vie, est l’un des maillons de cette longue chaîne de l’honneur, du civisme et de l’intégrité au service de ses frères et soeurs d’espoir. Il est tombé en Novembre 1995 dans son quartier sous les balles d’un terrorisme à paravent idéologique, que ses compagnons avaient mis à plusieurs reprises en échec politique sur les lieux du travail. Ils avaient réussi des grèves professionnelles ou d’intérêt national auxquelles les amis idéologiques des terroristes avaient en vain essayé de s’opposer. Quelques jours auparavant, Megdoud avait été suspendu, contre toute légitimité démocratique, du conseil d’administration de la Mutuelle des Transports où il représentait les travailleurs. Il a perdu la vie à la veille du renouvellement du conseil syndical du port d’Alger où les dockers s’apprêtaient à le reconduire dans ses responsabilités. Car il était de ceux qui se sont toujours battus pour préserver la plus haute conquête de ce mouvement syndical: le droit pour les travailleurs d’exprimer démocratiquement leurs préférences pour ceux qui se montrent envers eux les plus honnêtes, les plus dévoués.

Aujourd’hui, les syndicats de lutte sont toujours là sur le port, revendiquant à la fois leurs droits sociaux menacés et leur droit de regard sur la gestion économique qu’ils veulent à la fois transparente, au service de l’intérêt général et de la société, au service des conquêtes de la Nation.

Ce flash rétrospectif sur le mouvement social en Algérie des années trente, est significatif de l’apport d’une corporation parmi les plus combatives, plongeant ses racines dans la paysannerie et les quartiers populaires des villes. Il éclaire à mon avis l’un des cheminements de la trame organisationnelle qui s’est cristallisée en donnant naissance en octobre 1936 à une formation politique autonomisée, le PCA. Il reste à voir de plus près comment l’articulation des intérêts de classe diversifiés et le processus de jonction du social et du national ont modelé, au milieu des années trente et en imbrication avec les évolutions internationales, les premiers pas de l’ensemble du mouvement algérien moderne d’émancipation des griffes coloniales.

A Suivre

 

 

[1] Tout le monde continuait à l’appeler encore Blacet al Aoud, place du Cheval, à cause de la statue arrogante d’un général français, le duc d’Orléans en cavalier conquérant, alors que la statue avait disparu depuis l’indépendance.

[2] In Ch. André Julien, «L’Afrique du Nord en marche», Seuil, 1962, p106-107

[3] Il suivit ainsi un itinéraire semblable à Tahar Ghomri, paysan d’Ifry (région de Tlemcen) organisateur dans les années 40 des Unions paysannes de la région avant de devenir membre du Comité central du PCA. Organisateur avec Omar Berrahou et Benamar Mahrouz des grandes grèves qui avaient fait trembler les gros colons d’Oranie en 1951, il est mort au combat dans le maquis de Sebdou en 1957. Ou encore de Chebbah al Mekki, originaire des Aurès et qui organisa dans les années 30 dans cette région à la fois des activités théâtrales et culturelles, des luttes d’Unions paysannes et des actions anticolonialistes contre les bachaghas de cette région. Cela lui valut pour l’une d’entre elles d’être traîné sur des dizaines de kilomètres en plein été avec les poignets attachés derrière un cheval, avant d’être emprisonné (un timbre du Secours populaire algérien avait illustré cet épisode). Tous deux avaient été membres de l’Association des Oulama

 

 

Date de dérnière mise à jour :2006-10-21
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